Du bon rôle politique du film (suite)

Publié le par Lady Ada

 Des formes d’art différentes, des conséquences identiques.


- L'art peut explorer les limites de notre réalité en se jouant des tendances délétères de notre société. Ce fut par exemple le cas de la musique dans le monde anglo-saxon des années 1970.

Des groupes tels que les Pink Floyd, Siouxsie and the Banshees, le Velvet Underground ont profondément marqué leur époque en usant des codes répandus comme la drogue, le sexe ou la violence. C'est-à-dire qu’ils ont utilisé les principales forces de corrosion de l’identité américaine de l’époque pour en faire la base de leur musique. Effectivement, les années 1970 ont correspondu à la faillite du système politique américain, à la remise en cause de leur mode de vie, voire de leur identité, par nombre d’Américains. Cette tendance délétère, dont les effets se sont aussi manifestés par une hausse vertigineuse de la criminalité ainsi que par la fréquence et la violence des émeutes raciales, s’est accompagnée d’un mouvement parallèle d’une puissance équivalente : la floraison musicale et cinématographique. Combien de grands groupes, de grands mouvements, de chanteurs dont la plupart (sinon l’intégralité) des artistes actuels continuent à se réclamer ? Combien de films phare (et pas seulement sur le Vietnam) qui font encore référence aujourd’hui ? La musique fut bien le grand art de la « chute » et de la corrosion de la société américaine.

 

- L’œuvre d’art peut explorer les limites de notre réalité en poussant les tendances délétères de notre société, de notre culture (…) à leurs pires conséquences (Children of Men en est un bon exemple cinématographique, 1984 de Orwell ou les Possédés de Dostoïevski de bons exemples littéraires. L’art contemporain – dans ses aspects graphiques ou infographiques dont l’esthétique doit beaucoup aux jeux vidéos- explore lui aussi beaucoup cette voix « réaliste dure »). Le genre fantastique et le film d’horreur explorent cette voie d’une manière un petit peu différente : ils font littéralement dériver notre réalité vers une réalité alternative dont la logique n’est plus que la caricature horrifiante de certaines logiques à l’œuvre dans la notre (commerce du vivant, déshumanisation et machinisation, isolement croissant de l’individu).

 

Quelle est la différence entre ces deux formes d’expression dans leur rapport à la société, me demanderez-vous ? L’une agit en conscience grâce à sa finesse d’expression, l’autre en inconscience et en puissance d’expression. Ainsi, là où la musique suggèrera plutôt inconsciemment et elliptiquement quoiqu’avec une puissance d’émotion sans égale (d’où son rapport avec la poésie qui reste à mon sens plus proche de la musique que de la littérature), la littérature suggèrera en entrant dans une complexité impossible en musique, elle sera l’affirmation consciente et le monument posé à une cause. En même temps, la littérature n’atteindra pas la puissance émotionnelle et la résonnance collective phénoménale de la musique. En résumé, la musique fonctionne sur l’extériorisation des sentiments, la littérature sur leur intériorisation.

 

Il n’est pas étonnant, dès lors, que la première soit la forme d’expression privilégiée du XXeme siècle à la recherche de nouvelles formes « d’être collectif » quand la première fut la forme privilégiée du siècle de l’individualisme bourgeois.

 Le groupe d'artistes russes AES+F explore la manière dont la violence des jeux vidéos reflète la vision de la violence dans les sociétés occidentales.

 

 

L’apparition d’une forme d’art mixte : le cinéma

Or, voici que le XXeme siècle marque l’apparition d’une nouvelle forme d’art : le cinéma. Avec lui émerge le film, une toute nouvelle forme d’expression qui mêle les particularités de la musique et celles de la narration littéraire. Cela peut donner le pire si le film conjugue les faiblesses possibles de la musique (manque de finesse) avec celles de la littérature (manque d’expression). Mais cela peut donner le meilleur dans un film qui allie la finesse et la puissance d’expression.

 

Il est donc évident pour moi que le cinéma est, potentiellement, la forme d’art la plus à même d’influer grandement sur l’évolution des mentalités de notre époque. Le cinéma est un petit peu la tragédie grecque de notre temps.

 

 

 

Second degré : la réponse à Hyarion

 

« Je comprends ton point de vue dans le sens où les films historiques, quels qu'ils soient, offrent la possibilité de nous divertir et de nous faire réfléchir, tout en nous faisant sortir de notre quotidien - y compris médiatique -, et moi-même, je ne vais pas au cinéma pour autre chose... »

 

Vous l’aurez compris avec tout le pataquès ci-dessus, le rôle du cinéma dans la société va bien plus loin que le simple divertissement. Et il n’est en aucun cas, selon moi, de nous sortir de notre quotidien. Tout au contraire, un film doit nous faire entrer dans notre quotidien, mais d’une manière autre, d’une manière telle qu’il nous interroge, qu’il en en révèle les contradictions, les possibilités, la substance…

Néanmoins, à la limite, je trouve que l'on ne va pas assez loin... Si le but n'est pas de respecter à la lettre la vérité historique, pourquoi ne pas construire des récits de fiction qui aillent au-delà des références historiques reconnues, et mettre en scène des époques complètement imaginaires, mais avec un fond de références historiques, puisqu'il faut bien partir de ce que l'on connait ?

 

Ce qui importe véritablement n’est pas le forme qu’utilisera un réalisateur mais la manière dont il veut toucher son public. Comme je l’avais déjà dit dans un commentaire sur ton blog, l’identité nationale américaine et les identités européennes sont basées sur des présupposés radicalement différents : l’identité américaine est idéologique et ahistorique alors que l’identité européenne est historique.

 

Aussi, les grands films fondateurs américains en appellent-ils tous à un fond mythologique bien plus qu’à un fond historique : combien de grands westerns, de grands space opera ? à contrario, peux-tu me citer un seul bon film historique américain sur l’histoire des Etats-Unis ? A contrario, l’identité historique de l’Europe fait que les films historiques européens ont une force et une finesse impossibles à atteindre chez leurs homologues nord-américains. Comptez les Rossellini, les Visconti, les Frears, les Fassbinder… et je cite les plus célèbres !

 

L’Europe ayant un rapport à l’histoire bien plus charnel que les Etats-Unis, c’est par le biais du film historique qu’on changera plus efficacement son identité.

Au contraire, les Etats-Unis ont un rapport au mythe plus symbolique qu’historique.

 

C’est pourquoi le film historique a pour moi une grande importance politique en Europe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et je ne peux que terminer ce long article de réponse que par cette citation :

« mais songes, par exemple, pour prendre un exemple dans la science-fiction que tu connais bien ;-), que les noms, les décors, et les costumes du film Dune de David Lynch contiennent des références historiques (héritées pour parties des livres originaux de Frank Herbert) sans que le film soit un film historique, puisqu'il s'agit d'une fiction "pure"... Tu vois ce que je veux dire »

 

Oui je vois. Et ça devrait tous vous faire peur !

Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn

 

Cthulhu for président !

 

 

Lady Ada

 

 

 

Un grand merci aux musiques écoutées dans l’écriture de cet article :

Patty Smith

Siouxsie and the Banshees

Velvet Undergound

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anthropology dissertation 08/10/2009 14:51


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Lady Ada 21/09/2008 09:52

Je tiens d'abord à rectifier une petite chose : cela fait au moins une bonne année que je connaissais le slogan pro-Cthulhu fièrement propagé par toutes les personnes de bon goût que compte internet. Je ne peux donc que m'insurger face à tes insinuations douteuses. Je dirais même blessantes.Ensuite :Bien évidemment, l'artiste n'est pas conscient de son rôle dans la société. Ni en tant que musicien, ni en tant qu'écrivain (à l'exception de quelques-uns qui réfléchissent justement sur ce rapport comme Don Delillo de nos jours ou Dostoievski au XIXeme).Ensuite, bien entendu, la richesse de l'artiste réside tout autant dans son talent et sa vista que dans son public qui se chargera de trouver des significations à l'oeuvre. C'est le public qui décidera in fine de la place que l'oeuvre de l'artiste occupera dans le monde.J'écris cet article dans une optique purement politique. Le rôle de l'artiste m'intéresse ici en ce qu'il peut apporter à mon rêve politique. Bien entendu, mes positions ici ne m'empêcherons pas d'être pleinement en accord avec Le peintre de la vie moderne de Baudelaire ou Du spirituel dans l'art de Kandinsky, voire même avec les prises de position "art pour l'art" d'un Proust, dans la mesure où ces positions se plaçaient dans l'optique artistique.Comme je l'ai dit, l'art et le politique ont un rôle complémentaire mais des buts opposés.Lady Ada

Hyarion 21/09/2008 01:58

Oui, je sais, je t'avais dit qu'il existait des pantoufles Cthulu et même des petits Cthulus en peluches, et je sais que tu aimerai bien t'en procurer, mais ce n'est pas une raison pour "péter les plombs" en fin d'article ! (et puis, d'abord, le génial slogan "Cthulu for President", c'est moi qui t'en ai parlé en premier !) ;opBon, sinon, je ne pensais pas que ce fameux commentaire me vaudrait une réponse aussi spectaculaire...Que dire, sinon que je n'ai bien évidemment pas prétendu exprimer un point de vue très arrêté sur le rapport entre histoire, art et politique ? En réalité, c'est en tant que personne cherchant à créer que j'ai réagi, bien plus qu'en tant que personne cherchant systématiquement et quasi-scientifiquement des vérités dans les créations des autres... Et de ce point de vue, il est clair que je ne me situe pas forcément dans la position de celui qui se dit consciemment "mon époque est une époque de merde, et je vais la dénoncer dans une oeuvre". Cela ne signifie pas que mon époque ne m'inspire pas en tant que telle, mais si elle exerce forcément une influence (qui suscite réaction dans la création), c'est d'une manière sinon inconsciente, du moins de façon un peu détournée, avec une certaine subtilité... Si, par exemple, je crée - en littérature - un personnage de fiction évoluant dans une autre époque que la notre, voire dans un autre univers, mais que ce personnage ressemble à un personnage contemporain réel et connu de tous, c'est sans doute que j'éprouve le besoin qu'il y ait cette ressemblance, mais dans ce cas-là, à la limite, ce n'est pas à moi à le dire, et encore moins à le revendiquer en le criant sur tous les toits... L'artiste, l'écrivain, le cinéaste créént des oeuvres : ils peuvent toujours expliquer ce qu'ils ont voulu faire, mais ce n'est pas une obligation. D'autres peuvent s'en charger, avec plus ou moins de pertinence, et le font souvent volontiers, pour le pire comme pour le meilleur... Sans lecteurs et/ou spectateurs, sans interprétations des uns et des autres, sans analyses, sans perceptions d'autrui, la création artistique est sans objet. Mais ce n'est pas aux artistes qu'il faut demander de mettre leur travail en perspective en mettant eux-mêmes des notes en bas de page pour que tout soit clair, en expliquant tout de A à Z sur le monde comme il va en analysant leur propre travail... Ils créent, c'est déjà beaucoup. Après, le fait qu'ils puissent être conscients de la portée de ce qu'ils font, cela peut être une bonne chose, mais ce n'est pas une obligation. On a aussi le droit de littéralement "s'évader" par la création, même si on peut, en même temps, avoir conscience que la création artistisque est une forme d'exutoire par rapport à quelque-chose... Quelque-chose qui peut être notre époque et/ou notre monde comme il va...Bon, vous avez vu l'heure ? Je pense avoir suffisemment payé tribut en matière de commentaire pour cette nuit... ;-)Good night,Amicalement, :-)Hyarion, l'anarcho-monarchiste.