Un second mythe de la construction européenne : la démocratie

Publié le par Lady Ada


Que de temps!

Déjà 4 mois que ce modeste foyer paneuropéen est en repos, lui qui semble plus, ironie du sort, avoir été le journal de cette guerre russo-géorgienne qui s'est emparée de toute mon attention durant l'été 2008 que le journal de combat paneuropéen que j'entendais mettre en place au départ.


Depuis, une activité professionelle qui prend du temps, de l'attention. Mais surtout des lectures nombreuses, tenant de la politique et de la philosophie politique. Foucault, Manent, Gauchet, Popper... Et toutes ses lectures, si elles enrichissent ma perception de la politique et l'enracinent dans la terre solide de la grande tradition européenne, loin des marécages de la postpolitique, de la posthistoire, et autres fumisteries portées à grand cri "d'écologie", de défense des "minorités opprimées" et d'autres "mouvements alternatifs et citoyens", ne forment pas encore un tableau assez clair, assez cohérent dans mon esprit pour que je puisse en faire quelque chose.


C'est pourquoi ce blog, que j'ai pris un plaisir sans mélange à rédiger, est au repos après une brêve et intense activité cet été.


Mais, dès lors, pourquoi donc faire un nouvel article? me demanderas-tu, ô lecteur éclairé.

Pour la bonne et simple raison que, comme tout bon parasyte sachant vaillament profiter du travail d'autrui tout en s'en attribuant le mérite, je n'ai pas eu à rédiger cet article. De cela, c'est un commentateur de blogs nommé Dante qui s'en est chargé.

Et il a commis un exploit, réussissant en effet à traiter, sans s'endormir, des institutions de l'Union Européenne. Non pas les traiter à coup de raccourcis faciles ou de rodomontades, mais entrer dans leur complexité pour en retirer la substantifique moelle bureaucratique et kafkaienne.


Le Parlement européen à Strasbourg



Logique contradictoire d'un organisme qui n'est rien de plus qu'un compromis entre Etats souverains, mais que ces mêmes Etats tendent à transformer en quasi Etat fédéral ou en simple parasyte suivant leurs intérêts du moment. Logique contradictoire d'une Union forcément non démocratique, puisque, pour qu'elle soit démocratique, il faudrait encore qu'elle fut un Etat.


Je vous laisse donc, chers lecteurs, découvrir l'article de Dante :




UN SECOND MYTHE DE LA CONSTRUCTION EUROPEENNE :

LA DEMOCRATIE

 


 

     Qu’il me soit tout d’abord permis de remercier Lady Ada pour accepter la publication sur son blog d’un article dont le sujet me tient à cœur. Cette confiance qui m’est témoignée incarne la clé d’un véritable dialogue et il convient de la souligner avec la gratitude requise. Ayant peu l’habitude de l’exercice du blog, qu’il me soit pardonné les maladresses ou les imprécisions que cet article comporte.

     Conscient de l’esprit de ce blog qui vise à convaincre, je voudrais toutefois préciser la démarche de cet article. Il n’a d’autre prétention que celle de proposer un regard sur un élément constitutif du discours et de la construction européenne. Il sera donc à la fois une suite de l’exploration des mythes de la construction européenne, initié autour du thème de la paix, et à la fois une modeste contribution, venant d’un autre regard (idéaliste qui plus est, mais personne n’est parfait :-)), au débat.

      En dépit des graves réserves et critiques que je serai amené à formuler, je reste un pro-européen car le projet européen me paraît nécessaire, lucide et réaliste. Aussi durs, aussi acides que puissent être mes propos à l’égard de la construction européenne telle qu’on l’a connu ou telle qu’on la connaît aujourd’hui, mon but est de demander plus d’Europe, et en premier lieu une Europe politique qui s’inspire des principes et des valeurs démocratiques sur lesquelles elle a longtemps prétendue se fonder.

           Le principal écueil qui met l’Europe en faillite est le refus d’associer les peuples à la vie de l’Union Européenne. Il convient ici, une fois n’est pas coutume, de préciser de quoi nous parlons, à savoir de démocratie [1]. Lorsque nous avons été à l’école, nous avons appris que la démocratie était le passage d’une époque où tous les pouvoirs émanent du roi, de droit divin, à une époque où tous les pouvoirs émanent du peuple. Selon le Larousse, la démocratie se définit comme un « régime politique où la souveraineté est exercée par le peuple ». Sur la base de ce principe, cette notion s’exerce par des pratiques et des modalités précises telles que la liberté (individuelle et collective), la séparation des pouvoirs, le contrôle de conformité (afin de pouvoir exercer un contre-pouvoir).

      La démocratie est en soi un concept et l’examiner à l’échelle de l’Europe dans la perspective d’une constituante mythologique forme un défi. Il convient pourtant de le relever.

 

POURQUOI POSER LA QUESTION DEMOCRATIQUE EN EUROPE ?

 

     1/ Tout d’abord parce qu’il est temps de redéfinir la nature profonde et la place que nous accordons à la démocratie. La sacralité dont elle se pare pour les partisans acharnés de « tout référendum » interroge aussi bien que son contournement pur et simple par de multiples acteurs. Elle révèle un motif de résistance et l’espoir d’un consensus. Dans une époque où l’appel à la nuance passe soit pour de l’indifférence – voire du centrisme mollasson – soit pour de la bonne conscience, parler de démocratie semble incongru. Pourtant, nous n’avons jamais été aussi nombreux et notre sentiment d’unité n’a jamais été aussi rare. La question démocratique est donc au cœur des enjeux pour assurer le vivre ensemble. Qu’elles que soient les modalités que nous envisageons à un projet de société, le sens et la place de la démocratie sont déterminants.

     2/ Ensuite, ce défi mérite d’être relevé pour que la pratique démocratique se donne les garanties d’une existence et d’une pérennité. Le constat, en ce qui concerne l’Europe et son histoire en rapport à la démocratie est d’une terrible ambigüité. Tant, que les responsables européens eux-mêmes en sont conscients. Beaucoup s’accordent à dire que si l’Union Européenne en tant que telle, à l’image d’un pays demandant à entrer dans l’Europe, demandait à y entrer, elle ne le pourrait pas car elle n’est pas démocratique. Cette « blague » qui circule rend compte de la terrible acculturation à la fatalité d’un système qui se complaît dans sa bureaucratie et qui n’en sortira probablement jamais, sauf sursauts. Si les citoyens sont aussi responsables que leurs représentants en la matière, ils ont un vrai rôle à jouer pour redonner à la pratique démocratique sa place fondamentale dans le projet européen et la conduite d’une véritable politique commune.

     3/ Enfin, le défi doit être relevé car il en va de notre définition même de l’Europe. A quoi pensons-nous lorsque nous parlons de l’Europe ? Ou plutôt : A quoi devrions-nous penser pour bâtir un destin collectif qui se donne les moyens de sa politique ?

 

DEMOCRATIE EN EUROPE : REALITES ET MYTHES

 

     On ne construit pas une idée sur des abstractions, disaient certains européens à la fin de la 2nde Guerre Mondiale. Aussi critique qu’il faut l’être à l’égard de la construction européenne actuelle, reconnaissons que ce « mythe démocratique » repose sur une réalité. La majorité des citoyens espèrent la poursuite du projet européen initial : il s’agissait de prévenir le retour de la peste brune du fascisme et d’amener les peuples européens à faire société. Le généreux projet de départ, rapidement rattrapé par des préoccupations davantage d’ordre économique que politique, entendait contribuer au plein exercice de la démocratie.

     Mais les pétitions de principe, aussi belles soient-elles, ne font pas les réalités. Au mieux, elles les influencent. Mais les récentes évolutions de la construction européenne (si tant est que le mot « construction » puisse s’appliquer) nous invitent à un simple constat : l’Europe se gargarise d’idéal démocratique mais s’avère incapable d’en faire le plein exercice et de le défendre, aussi bien dans ses territoires que dans le reste du monde.

 

1/ Textes et pratiques élitaires et élitistes

 

     Un des aspects les plus problématiques de l’Europe est qu’elle ne s’adresse pas à ses citoyens. Comment, dès lors, s’étonner de ce que les experts appellent dans leur jargon politiquement correct « la crise de confiance » ? Robert Cox, ancien fonctionnaire européen, dit dans un texte : « Que manque-t-il à l’Europe ? Il lui manque le soutien de son opinion publique. Malgré ses discours, l’Union Européenne n’a jamais été une Europe des citoyens [2] ». Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, les thèmes de l’identité et de la citoyenneté européennes ont été mis en avant. Mais avec quels résultats ?

     Les différents traités européens, et notamment les derniers en date, transpirent le langage technocratique. Il est compréhensible que les éléments techniques et complexes soient gérés par les responsables politiques et les experts, mais il reste incompréhensible que l’on soumette aux citoyens européens des textes élaborés dans un langage juridique difficile d’accès sans expliciter avec honnêteté les tenants et les aboutissants. Combien de citoyens européens ont lu, par exemple, le Traité Etablissant une Constitution pour l’Europe avant d’être amenés à se prononcer ?

     Comme d’habitude, on fait comme si. Mais on donne la parole sans créer les conditions pour que cette parole puisse s’exprimer avec responsabilité. Comme si on créait un droit sans créer les conditions qui permettent de l’exercer. Sans crier au complot, il est toutefois permis de penser que les élites européennes misent très fort sur le fait que les citoyens ne lisent pas les textes. C’est d’autant plus vrai qu’avec le Traité Modificatif (dit de Lisbonne), les décideurs ont tout fait pour que les citoyens ne puissent pas le lire. Il est à ce jour impossible de lire le Traité Modificatif tel quel car on en a pas fait une version coordonnée, c’est-à-dire un texte qui met en parallèle le texte ancien avec ce qui est modifié. Ce qui est disponible sur le site des institutions européennes, par exemple, est la chose suivante : « article 3, amendement au paragraphe 2, libellé comme suit » et il faut aller chercher le texte précédent auquel il est fait référence. L’Assemblée Nationale a d’ailleurs été obligé d’élaborer un texte coordonné pour que nos élus puissent comprendre quelque chose, de même qu’un collectif de juristes de l’université de Bruxelles. Spontanément, le texte n’est pas mis à notre disposition.

     Quant aux pratiques, elles confirment l’esprit de confidentialité qui couronne certaines prises de décision. Connaissez-vous, par exemple, le Comité 133 ? Ce Comité est composé d’un expert par pays (donc 27 experts actuellement). Ce sont des hauts fonctionnaires qui assistent un commissaire européen. Ce sont eux, en réalité, qui donnent ou pas le feu vert. Les réunions du Comité 133 se tiennent à huis clos et les ordres du jour sont confidentiels. Les documents du Comité 133 ne sont pas publics et il n’y a pas de procès-verbaux. Au sein du Comité 133 se décident pourtant des projets de société selon des chercheurs qui ont pu récupérer certains de ses textes. Ce système là ne change pas et les parlementaires européens, par exemple, ne peuvent pas avoir accès à ces textes. Pourtant, ces textes ne sont pas secrets pour les lobbies. Des réunions se sont tenues, par exemple, entre le Comité 133 et le Forum européen des services, c’est-à-dire le lobby européen qui regroupe toutes les firmes privées prestataires de services.

     Dernière illustration de ces pratiques, l’élaboration du Traité Etablissant une Constitution pour l’Europe (T.C.E). Le titre de ce traité est déjà en soi un oxymore, qui n’a aucun sens sinon celui de la communication. La rédaction du T.C.E, à valeur constitutionnalisant selon l’article 6 qui établit une hiérarchie des normes, a été confiée à une Convention convoquée par la déclaration de Laeken en décembre 2001 et qui a mené ses travaux du 28 février 2002 au 18 juillet 2003, date à laquelle son président, Valéry Giscard d’Estaing, a officiellement transmis au Conseil Européen le « projet de traité établissant une Constitution pour l’Europe ». Notons d’emblée que ce n’est pas ce qui lui avait été commandé. En effet, selon la déclaration de Laeken, les missions principales de la Convention consistaient à présenter des propositions pour simplifier et unifier les traités européens (« sans en changer le sens »), améliorer l’efficacité des processus de décision et démocratiser les institutions. La Convention s’est donc octroyée un droit qu’elle n’avait pas en érigeant son travail comme la Constitution pour les peuples d’Europe. Rappelons que les membres de cette Convention, aussi respectables soient-ils, sont des personnes cooptées, donc ni élues, ni représentatives du suffrage populaire. Pour couronner le tout, la Convention était composée à 60% de responsables politiques issus de la droite libérale. Allant à l’encontre de ce que prescrit la communauté internationale pour établir une Constitution (vote d’une Assemblée Constituante, présence de cahiers de Doléance) et à l’encontre des principes démocratiques, ce texte a cantonné la liberté d’expression à la simple ratification. Et encore fallait-il que cette ratification se fasse d’une manière aussi hétérogène qu’incohérente.

 

2/ Une Commission Européenne qui détient le monopole de l’initiative législative

 

      Depuis 1957, la Commission Européenne bénéficie du monopole de l’initiative législative. Cela signifie que seule la Commission européenne peut proposer un texte. Ni le Parlement, élu au suffrage universel, ni le Conseil des ministres, composés de gens qui ont des comptes à rendre, n’ont le droit de faire des propositions. Le Traité Etablissant une Constitution pour l’Europe, sanctionné par le « non » français et hollandais en 2005, et le Traité Modificatif (dit de Lisbonne) n’ont fait que confirmer cet état de fait. L’ensemble de ce dispositif implique que si le Parlement demande à la Commission de faire un texte sur un sujet et que la Commission refuse, il n’y a pas de proposition. Cela signifie qu’une institution composée de personnes qui ne sont pas élues et qui n’ont pas de compte à rendre peut s’opposer aux institutions issues du suffrage universel. Ce principe a été mis en pratique puisque, par exemple, à 6 reprises, le Conseil des Ministres ou le Parlement, voire même les chefs d’Etats et de gouvernement, ont demandés à la Commission Européenne d’élaborer un texte sur la question des Services d’Intérêt Economique Général. Et à 6 reprises, la Commission a refusé. La Commission peut donc s’opposer à une législation, contre l’avis des élus ou de ceux qui ont des comptes à rendre. La force du suffrage universel est ainsi altérée et le demeure.

 

3/ Un Parlement ou une Assemblée d’élus européens ?

 

     Tout cela nous amène à poser cette question volontairement provocatrice : le Parlement Européen, dont les membres sont élus au Suffrage Universel depuis 1979, est-il digne d’être appelé Parlement ou Assemblée d’élus ?

     Au niveau institutionnel, les principes démocratiques sont occultés. Un des articles, par exemple, déclare : « Le Parlement européen exerce conjointement avec le Conseil [3], les fonctions législatives et budgétaire. Il exerce des fonctions de contrôle politique et consultatives conformément aux conditions prévues par la Constitution. Il élit le président de la Commission[4] ». Deux éléments sont à retirer de la lecture de cet article : il n’y a pas séparation des pouvoirs et le parlement n’est pas, comme cela devrait être le cas en démocratie, la source de l’exécutif. En effet, sur l’élection du président de la Commission européenne, l’article 27 vient contredire l’annonce faite à l’article 20 : « En tenant compte des élections au Parlement européen, et après avoir procédé aux consultations appropriées, le Conseil européen, statuant à la majorité qualifiée, propose au Parlement européen un candidat à la fonction de président de la Commission (…) [5] ». Le Parlement dit oui ou non, à travers l’élection, mais ne peut pas proposer un candidat. Le Traité Modificatif (dit de Lisbonne) a entériné cette dérive.

     Certains diront : « arrêtez de noircir le tableau ! Il y a des points positifs ». Cela est vrai. Le Parlement qui ne pouvait décider que sur 32 matières va pouvoir le faire sur 80 ; les parlements nationaux sont davantage associés à la possibilité de réagir à des propositions de la Commission européenne ; le Parlement pourra voter tous les budgets. Mais, et là nous entrons dans le surréalisme le plus adéquate à la bureaucratie telle qu’elle se pratique avec excellence en Europe, le Parlement Européen ne peut non seulement pas voter toutes les dépenses, mais il ne peut pas non plus voter les recettes. Comment dès lors proposer et mener une politique européenne ? Comment mettre en place des politiques économiques ambitieuses sur la recherche, par exemple, si le budget de l’Union reste « intégralement financé par des ressources propres [6] », ce qui exclut les emprunts, sans lesquels avec un budget plafonné à 1,27 % du PIB l’Union ne peut entreprendre aucune politique d’envergure ?

 

DEMOCRATIE ET QUESTIONS POLITIQUES    

 

     Nous l’avons vu, les réalités de l’Europe en matière de démocratie sont loin de correspondre à la vaste mythologie démocratique montée en mayonnaise pour accompagner le buffet froid de la politique. Ni la Commission européenne, ni le Conseil européen, l’un et l’autre comme collèges, ne sont comptables de leurs choix politiques devant les citoyen-ne-s ou leurs représentants, et ne peuvent être ni confortés, ni désavoués pour ces choix. La preuve ? Aux élections européennes du 13 juin 2004, avons-nous eu la possibilité de dire à l’équipe de Romano Prodi si nous étions contents ou pas de son travail ? Avons-nous eu le pouvoir de déclarer à l’organe qui par essence décide [7] si nous étions satisfaits ou pas ? Le 7 juin 2009, pour les élections Européennes, avons-nous ces mêmes possibilités face à l’équipe de José Manuel Barroso ? Non. Rien de tout cela. Il s’agit juste de confirmer une pratique, d’élire des représentants, et par la même d’entériner les orientations sans pouvoir les discuter. Qu’est-ce qu’une démocratie dans laquelle les citoyens ne peuvent ni conforter ni modifier les décideurs ?

     La question de la démocratie, outre qu’elle pose une interrogation fondamentale sur l’association des peuples à la construction européenne, introduit aussi des questions politiques importantes. Comment définir, par exemple, les domaines pouvant relever de politiques communautaires ? Comment équilibrer les responsabilités en laissant à chaque échelon politique la possibilité de jouer un vrai rôle politique ? Comment concilier les orientations générales et les dynamiques singulières ? Il serait bien long de répondre à ces questions et les réponses sont multiples. Mais prenons un exemple concret de l’articulation entre l’exercice de la démocratie et de la politique à travers la Banque Centrale Européenne afin de voir en quoi la démocratie est une vraie question politique qui dépasse son statut de valeur et de principe.

 

La démocratie comme question politique

 

    A Toulouse, nous sommes bien placés pour savoir que l’euro fort provoque des prises de position d’EADS qui va désormais faire construire des airbus hors zone euro. De telle sorte que les actionnaires d’EADS ne soient pas pénalisés. Quant au personnel, il essaiera d’aller travailler plus pour gagner moins ailleurs. C’est la conséquence de ce qui se dit déjà depuis le Traité de Maastricht. Il faut modifier le statut et les missions de la Banque Centrale Européenne. Il n’existe nulle part ailleurs un organe émetteur, une banque centrale, qui est totalement indépendante.

     Le Traité de Maastricht, en effet, a prévu au détours d’un de ses articles, que la Banque Centrale Européenne soit indépendante dans l’exercice de ses fonctions. Rappelons brièvement qu’à ce moment-là, cette disposition a été concédée par François Mitterrand au Chancelier allemand pour compenser la perte du Deutsch Mark. L’Europe est donc la seule entité politique internationale où le président de la banque centrale n’a de compte à ne rendre à personne et n’est pas sous contrôle. Son collègue américain est régulièrement convoqué par la commission des finances du Sénat des Etats-Unis pour expliquer la politique qu’il mène : « je bloque les taux d’intérêts, je les baisse, je les augmente et j’explique pourquoi ». Il rend compte. M. Trichet ne rend pas compte des politiques qu’il mène, et certainement pas à ceux qui ont des comptes à rendre aux citoyens européens. Sur les objectifs : la mission unique de la Banque Centrale Européenne est la stabilité des prix, donc la lutte contre l’inflation. La Banque fédérale des Etats-Unis se fixe comme ambition la stabilité des prix mais aussi la croissance économique et le plein-emploi. Le responsable de la gestion de la monnaie aux Etats-Unis, lors des décisions qu’il prend, tient compte de ces 3 objectifs. Le responsable de l’euro, lui, ne tient compte que d’une priorité : celle du monétarisme pur sucre.

     Cette indépendance de la banque centrale européenne fait débat. Elle est soutenue et critiquée aussi bien par des gens issus de la droite libérale que par des sociaux-démocrates. L’un d’eux, Jacques Delors, est convaincu de la nécessité d’un tel principe. Mais aujourd’hui, dans un contexte de fluctuations des valeurs de l’euro et du dollar, le système montre clairement ses limites. La Banque centrale européenne est aujourd’hui tellement indépendante qu’elle n’est même pas tenue de rendre publique ces délibérations ! Les citoyens européens, et surtout leurs représentants, n’ont pas le droit de savoir ce qui justifie les décisions qui gouvernent le coût de leurs crédits, la croissance et le chômage de leur pays.

     Ainsi, cet exemple pose une question essentielle : l’exemption de la démocratie ne mène-t-elle pas à une dissociation de l’économique et du social dans la pratique politique ? Comment construire une cohérence et une complémentarité entre des prérogatives purement économiques et financières et des politiques issues de la volonté des peuples européens si cette dissociation persiste ? Pourquoi cloisonner ainsi les objectifs alors qu’une société, en tant qu’entité politique, fonctionne sur l’articulation entre l’économie et le social ? Ici se trouve sans doute un point de départ intéressant pour le débat.

 

LA DEMOCRATIE PASSE PAR LA RESPONSABILITE

 

     La question démocratique associée à celle de l’Europe révèle les éternelles contradictions et les perpétuelles ambigüités des valeurs : sont-elles uniquement un idéal qui doit orienter les actes et les choix politiques ? Ne risque-t-on pas, à suivre sa logique jusqu’au bout, de piétiner le concept au lieu de lui donner vie et garantie de pérennité ? La démocratie, comme tout principe, ne doit pas être sacralisée, mais entretenue comme inspiration essentielle, comme guide pour appréhender le réel et y agir. Force est de constater que l’Europe en a fait un mythe sacralisé qu’elle a pourtant sacrifié sur l’autel du renoncement et de l’impuissance. Dans ce protocole de l’inaction et son repli cynique, l’Europe a oublié que la démocratie se pratique et se défend. Elle occulte non seulement de faire de la politique mais par-dessus tout l’esprit de toute responsabilité. C’est aussi par cette nécessaire reconquête de la responsabilité que la démocratie peut s’exercer et conjuguer l’égalité dans la liberté. En tant que question politique, la démocratie n’a pas besoin d’être érigée en mythe mais d’être une réalité qui n’a pas peur du conflit et du débat. Ainsi l’Europe pourra à nouveau porter, défendre des valeurs et faire de la politique.

 

 

 

[1] De « dêmos » (peuple) et « kratos » (puissance, pouvoir). Littéralement, la démocratie signifie le gouvernement par le peuple.

[2] Collectif les Amis de l’Europe, Prélude au débat 2001-2004 : à quoi sert l’Union européenne ?, septembre 2001, p.8

[3] Il s’agit du Conseil des ministres et des chefs d’Etats, c’est-à-dire du Conseil Européen.

[4] Traité Etablissant une Constitution pour l’Europe, Partie I, Titre IV « Les institutions et organes de l’Union », Chapitre I- Le cadre institutionnel, Article I-20, § 1.

[5] Traité Etablissant une Constitution pour l’Europe, Partie I, Titre IV « Les institutions et organes de l’Union », Chapitre I- Le cadre institutionnel, Article I-27, §1.

[6] Traité Etablissant une Constitution pour l’Europe, Partie I, Titre VII – « Les finances de l’Union », Article I-54, §2.

[7] C’est-à-dire le Conseil européen, conformément à la doctrine de l’Union Européenne : la Commission européenne propose et le Conseil décide.

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Lady Ada 10/01/2009 00:23

Quitte à continuer sur le hors sujet, je me demande bien, cher Hyarion, ce que tu entends par "politicien professionnel"...J'ai pour ma part le plus grand mal à savoir où peut s'arrêter l'engagement politique et commencer la politique professionnelle. Sur quels critères peut-on les différencier? La durée?Oui, mais un député exerçant pendant deux mandats aura consacré 10 ans de sa vie à la politique, sans compter les nombreuses années de militantisme qui auront précédé la désignation du parti. Ce sera donc bien une "carrière", même si ce député évite tout cumul des mandats et désire sincèrement servir le pays sans faire carrière...Cela sans même parler du fait que l'exercice des fonctions politiques demande la mise en place de réseaux, ainsi qu'une compréhension et une maitrise des administrations qui ne peut être accomplie dans un temps assez long : en clair, pour être un bon politique, il faut avoir une solide expérience, donc il faut, en un certain sens, être un "professionnel".La motivation? (le fait de considérer ça comme un job)Là je te suis beaucoup plus. La France s'est fait une spécialité de carrières politiques aussi longues qu'insignifiantes, y compris lorsqu'elles aboutissent au sommet de l'Etat. En ce qui concerne nos anciens présidents, toute l'expérience accumulée durant leur carrière antédiluvienne n'a de toute évidence pas servi à grand chose...Mais dans ce cas, le politicien "professionnel" devient plus un jugement de valeur qu'un élément clairement identifiable... Sauron

Hyarion 09/01/2009 22:56

Dante >>> "En tant que question politique, la démocratie n’a pas besoin d’être érigée en mythe mais d’être une réalité qui n’a pas peur du conflit et du débat. Ainsi l’Europe pourra à nouveau porter, défendre des valeurs et faire de la politique."Oui... faire de la politique... mais le problème est que la politique est, quelque part, une affaire trop sérieuse pour être abandonné à des politiciens "professionnels". Or, quoi que l'on en dise, c'est pourtant bien ce qui passe, et, au delà du vernis médiatique habituel avec lequel notre époque habille les évènements, on en aura encore probablement une éloquente illustration lors du grand cirque folklorique des prochaines élections européennes, en juin de cette année...Merci en tout cas, cher Dante, pour cet article qui réveille le blog de Lady Ada !Amicalement, :-)Hyarion.

Lady Ada 09/01/2009 12:59

Bonjour Nana, si tu souhaites publier des commentaires sur mon piti blog, je te demanderai juste d'obéir à quelques pitites règles :- écrire en minuscules. Les majuscules, ça fait mal aux yeux.- veiller à l'orthographe, chose qui peut être facilement assurée à condition de :- relire ton com avant de le postermerciLady Ada

NANA 08/01/2009 21:51

TOUT SA ET INT2R2SENT