Samedi 13 septembre 2008


Quelles que soient mes volontés, je suis bien forcé de reconnaître que le blog est un instrument qui, décidément, ne se laisse pas facilement maîtriser.

Je me vois donc contraint d’interrompre le temps d’un article ma série sur « l’Europe et la science » pour me consacrer à un assez long article traitant… de Marie-Antoinette.

 

Non pas la reine de France en elle-même, mais l’interprétation qu’en a tiré Sofia Coppola, sortie en salles le 24 mai 2006.

 

Au départ, rien que de très innocent : un énième visionnage du film avec, au fur et à mesure, le sentiment qu’il me fallait écrire quelques trucs dessus.

Mais il faut croire que les deux ou trois neurones qui trainent encore dans ma tête (que diable font-ils là ?) sont eux-aussi rétifs, puisque ces deux ou trois trucs s’étendirent rapidement, au point même que le sujet put se rattacher à ce qui intéresse ce blog : l’émergence d’un peuple européen.

 

Voici donc contée l’histoire de la dernière reine de France revisitée par l’une des plus grandes réalisatrices de notre temps. Avec, en avant-propos, une petite mise au point sur ma vision de l’histoire.

 

 


 

Premier degré : Marie-Antoinette et la « véritable histoire » :

 

Comme l’histoire peut être ennuyeuse…

 

Non pas que j’ai choisi la mauvaise voie dans mes études : bien utilisée, l’histoire est une belle chose. Pour autant, et à la noble exception des Grecs antiques, aucune période ne m’intéresse pour elle-même (si ce n’est la notre, bien entendu). L’histoire ne me touche qu’en tant qu’elle peut me permettre de saisir l’actuel, en tant que je peux la mobiliser dans d’autres buts qu’elle-même. Enfin, la lecture d’Orwell m’a intimement convaincu du fait que le présent crée le passé, bien plus que le contraire.

 

C’est bien pourquoi je me précipite au cinéma à chaque fois qu’un réalisateur reconstitue une époque, avec toujours le même secret désir qu’il ait eu le courage de ne pas respecter la vérité historique. Qu’il ait eu le courage d’abandonner ces détails insignifiants auxquels le petit livre rouge de l’historien universitaire attache une telle importance.

 

Non pas que je souhaite le voir trahir une époque en faisant de celle-ci le décor encombrant, sans vie et sans âme d’une quelconque oeuvrette. Mais, tout au contraire, je désire le voir s’alléger de toute cette pesanteur universitaire, de ces notes de bas de page et de ce « respect de la source », de cette passion du détail jusqu’au ridicule qui enferme bien souvent la recherche historique dans un moule étanche duquel rien ne sort qui ne soit mortifère et empesé[1].                                   un plan de Barry Lyndon, de Kubrick.


Et qu’il puisse ainsi atteindre ce bref état de grâce dans lequel il peut revisiter une époque, lui redonner une vie décalée, différente de ce à quoi nous avaient habitués le logos universitaire. Quelque chose de vivant, qui nous fasse toucher du doigt les engrenages d’une époque.

 

C’est pour moi la condition sine qua non de tout réalisateur voulant restituer une époque dans ce qu’elle a pu avoir de plus signifiant. C’est pourquoi la Marie-Antoinette de Sofia Coppola est, avec le Moulin Rouge de Baz Luhrmann et, peut être, le Barry Lyndon de Kubrick, l’un des meilleurs films historiques auxquels il m’ait été donné d’assister.


Car Sofia Coppola ne s’est pas contentée de peindre une époque, elle en a reconstitué l’esprit. La différence entre les deux est précisément, à mon sens, ce qui sépare la pléiade de téléfilms sur la vie de Marie-Antoinette emplis de détails jusqu’à l’indigestion mais tous aussi incapables de dégager la profonde singularité de cette époque où la France, impératrice du goût, de la légèreté et de la grâce, fut aussi l’inventrice malgré-elle de la modernité.

 

Beaucoup de journalistes et de critiques ont vu dans les Converses négligemment laissées au milieu des chaussures d’époque, ou dans l’usage de la musique (New order, Bow Wow Wow, The Cure) une simple volonté de « dépoussiérer » le film en costume. Certes, sur un plan formel, la réussite est éclatante. La scène du bal costumé est un moment d'anthologie.

 

Mais quasiment aucun n’a remarqué une chose qui, pourtant, depuis le film de Sofia Coppola, a fait son chemin : Marie-Antoinette fut bel et bien la première reine moderne de l’histoire. Moderne en ce sens qu’elle fut la première à séparer vie privée et vie publique, voire à soumettre les impératifs de la seconde à la première. Moderne par les enthousiasmes comme les haines qu’elle déclencha dans la presse naissante sous l’Ancien régime déliquescent. Moderne dans son rapport à la mode, dans sa frivolité affichée et revendiquée (jusqu’à faire interpréter du Beaumarchais à Versailles !). Moderne, enfin et surtout, dans son rapport désacralisant au politique qui ne fut pas pour rien dans la chute de la monarchie. En cela, Coppola fait aussi le bon choix en cessant sa narration en 1789.

 

 

 

Second degré : Marie Antoinette et la légende :

 

La modernité historique, en tant qu’époque, a débuté en 1789 avec la destruction du lien qui unissait la monarchie française à Dieu, source de toute légitimité et de tout pouvoir. Aucun régime ne pouvant survivre sans légitimité à part que de tomber dans l’arbitraire et la tyrannie, il fallu bien remplacer Dieu par quelque chose : ce furent les droits de l’homme et du citoyen. Très vite, le méchant anglais Edmund Burke démontra dans ses Considerations on the Revolution of France l’impossibilité de cette substitution et la dangerosité qu’il y’a à vouloir bâtir un pouvoir sur une abstraction désincarnée : les évènements qui suivirent et qui confièrent en moins de dix ans la direction de la France à Robespierre puis Bonaparte vinrent confirmer ses craintes et, pour bonne partie, ses analyses.

 

Pourtant, si cette modernité politique naquit –et de quelle manière !- en 1789, une modernité des mentalités naquit avant, dont Marie-Antoinette représente la face la plus évaporée et inconséquente (génialement démontée par Sofia Coppola).

 

Reste donc la question : pourquoi cette reine si admirable dans sa superficialité même fut-elle, deux siècles durant, l’objet de la haine unanime des Français ?

Il y’a certes son rôle sous la Révolution : cette reine de la mode et du luxe fut en quelque sorte transfigurée face aux évènements de 1789 qu’elle eut tout de suite en horreur et qu’elle combattit avec intransigeance jusqu’à sa mort.

 

Certes.

Mais les légendes noires, pour tenir, ont besoin d’être revisitées, relues, revivifiées. Sans cela, elles s’épuisent dans l’indifférence laissée par la disparition de leurs anciens promoteurs. Il faut qu’un travail s’accomplisse de génération en génération, pour que la bonne parole soit transmise aux descendants, puis aux descendants des descendants. Or, cela est impossible s’il n’y a pas un but derrière, une motivation qui pousse chaque génération à reprendre la légende à son compte pour en revisiter certains aspects, en repousser les limites, en découvrir de nouvelles facettes. Et ce but est toujours lié à ce qui tient la collectivité. La légende noire devient le ferment d’une unité collective basée sur un certain nombre de sentiments communs qui, eux-mêmes, viennent trouver leur appui sur un complexe d’adoration/détestation savamment entretenu. En cela, les légendes noires comme les légendes dorées empruntent leur fonctionnement au mythe, mais d’une manière grossière, demandant plus du cœur et moins de la raison. C’est pourquoi les mythes durent et les légendes s’effondrent.

 

 

Ainsi, la légende noire de Marie-Antoinette fut-elle entretenue durant deux siècles avant de s’effondrer. Des causes de sa durée, je ne traiterai que peu. François Furet, cet « historien balladurien » comme ils disent à la LCR, a déjà largement travaillé dessus, et je me contenterai de résumer à grands traits ses conclusions :

 

L a ferveur française pour la Révolution est due à l’imprégnation du marxisme dans une bonne part de l’intelligentsia jusqu’aux années 1970. Les marxistes français ont réinterprété la Révolution de 1789 pour en faire l’évènement fondateur absolu de la France contemporaine. De cet évènement absolu, ils ont tiré une légende dorée qui va du 14 Juillet à Robespierre et que Furet nomme le « catéchisme révolutionnaire ». Parallèlement, et selon la nécessité dont j’ai parlé plus haut, ils en ont aussi tiré une légende noire qui passe notamment par Marie-Antoinette. Le but de cette grande légende de la Révolution étant d’inscrire le communisme dans l’identité politique française au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, et ainsi de réaliser l’unité des Français autours de la nation et du communisme.

 

Les fameuses coiffures extravagantes de la reine...



Ainsi fut revivifiée après 1945 la légende noire de Marie-Antoinette, au service d’une vision de la France ultrapolitisée adossée sur l’image purement sociale de la révolution française (portée par Albert Soboul). Or, cette vision des choses basée sur une phénoménale méprise philosophique fut négative en ce sens qu’elle fut l’unique grille de lecture de la révolution durant près de trente ans. Ainsi, son effondrement au sortir des années 1970 devait sérieusement ébranler les fondements de l’identité française. Pour autant, elle n’était pas en elle-même une mauvaise chose : elle permettait en effet de revivifier le récit national, de le relier à quelque chose qui dépassait le simple destin de l’homme de 1950. Et c’est là justement la base d’une vie en collectivité que de se doter de mythes collectifs permettant l’incarnation de valeurs qui, sans ces mythes, seraient réduits au rôle de simple norme desséchée[2].

 

C’est justement la thèse de Philippe Mengue selon lequel « L’unité et l’identité des peuples humains ne sont pas celles d’espèces zoologiques dont le parc serait la terre et qui pourraient faire l’économie de ce facteur subjectif et discursif, narratif. L’identité s’ancre dans un acte de discours, de récit, de narration par lequel les peuples se racontent. Par là, ils se forgent, se créent, s’inventent, se donnent une identité distincte, plus ou moins imaginaire par rapport aux faits de l’histoire et de la sociologie. Ce récit renvoie à un peuple l’image de ce qu’il est ou croit qu’il est. Pas de peuple sans récit, sans mythe. Nous dirons donc que le peuple est inséparable d’une fabulation, d’un acte de fabulation. » (Philippe Mengue, Peuples et identités, Editions de la Différence, 2008, p. 45.)

 

La version de Soboul était ainsi un remontage historique, comme toute grande vision unificatrice d’un évènement ne peut que l’être. Ce remontage était talentueusement agencé au filtre de la grille de lecture marxiste alors dominante et répondait aux objectifs d’une religion séculière qui fut la principale force de « fabulation » de notre nation au XXeme siècle. Bien entendu, l’effondrement du marxisme ne put qu’entrainer celui des fabulations collectives qui lui étaient liées en France, laissant ainsi notre pays dépourvu de ses « dieux de substitutions ».

 

Et c’est là pour moi le grand drame de notre nation que de n’avoir pas permis la multiplicité des fabulations, qui seule permet à long terme l’unité de notre nation.

 

 

Troisième degré : Marie-Antoinette et la nation :

 

Pourquoi ne pourrait-on pas baser notre fabulation sur des complexités, des rhizomes, et non sur des constructions unificatrices qui ne laissent forcément que le vide lorsqu’elles viennent à s’effondrer ? Pourquoi ne pourrait-on pas accepter la France d’avant 1789 comme ce joyau de grâce et de finesse à tout jamais perdu, mais que nous nous devrions, en tant que Français, d’arborer fièrement face aux mauvaises manies plébéiennes de ces Américains de mauvais goût ? Est-il donc impossible de se flatter de la grâce incomparable de la France du XVIIIeme tout en proclamant son admiration pour la République guerrière ou sa fierté devant l’épopée napoléonienne[3] ?

 

Avec sa Marie-Antoinette, Sofia Coppola nous a replongé de toute la force de son talent et de sa vista dans une époque qui n’est peut-être qu’un fantasme. Mais la France de Soboul était-elle une réalité ? Non, pas plus que ne l’est la France de Sofia Coppola.

La France de Sofia Coppola serait un pays fantasmée par une réalisatrice américaine ? Et alors ? Cela change t-il quelque chose au fait que la vision présentée de la France dans ce film est intensément désirable et, dirais-je même, érotisée ?

 

Diable, que cet air frais a du bon! Que cela nous change des tentes pour sans-abris, des dangers de la Chine, de la Russie ou des charters de sans-papiers!


Soyons clairs : que Marie-Antoinette soit la vision fantasmatique que les Américains se font de la France d’Ancien Régime ne m’intéresse pas le moins du monde. L’histoire ne compte pas pour elle-même, elle compte seulement pour ce qu’elle nous permet de bâtir aujourd’hui. Tout peuple a ses contes de fée collectifs, ses fabulations sans lesquelles l’attachement à sa patrie n’est plus que la soumission à une norme commune dépourvue de sel et d’attirance. Et si, en tant que Français, l’envie m’en prend de sortir des réflexes d’autoflagélation et de névrose nationale qui semblent constituer le seul facteur d’unité de notre nation depuis une vingtaine d’année, je ne vois pas quel mal il peut y avoir à aller chercher l’attirance là où elle se trouve. Combien de grands mythes que les nations considèrent comme les leurs depuis tant de générations sont en réalité issus d’interprétations ou d’importations ?

 


C’est aujourd’hui que se fonde l’histoire de notre nation, non il y’a deux siècles, non il y’a cinquante ans. Il serait temps, enfin, de nous reprendre et de cesser en tant que collectivité de partir à la dérive. Car il va de soi que la fondation d’une grande fédération européenne des nations ne peut se faire qu’avec des nations qui se conçoivent comme un projet d’avenir, et non comme un poids mort du passé. Et la France aujourd’hui n'est pas plus capables de soutenir un quelconque projet européen qu’elles n'est capable de se soutenir elle-même.


Une grande Europe ne sera pas possible sans un renouveau de notre nation!

Et en attendant, je vais me revoir Marie-Antoinette...

 


Lady Ada

(et après, y'en aura encore qui diront que c'est parce que Kirsten Dunst a le sourire le plus craquant de la galaxie)



[1] Mais pour tous les potes historiens (comme moi, hein) qui passent et commentent ce blog : sachez juste que cela devait sortir à un moment. C'est vraiment ce que je ressens vis à vis de toutes les règles universitaires...

[2] Pour revenir à mon article précédent sur le LHC, l’homme ne peut se concevoir comme un simple moucheron aux yeux de la nature. Le but de toute nation est d’assurer à ses membres un ensemble de mythes qui lui permettent d’affronter sereinement la complexité d’un réel hasardeux.

[3] Je garderai à ce propos un éternel mépris envers Villepin pour son attitude lors du bicentenaire de la bataille d’Austerlitz.

 

Par Lady Ada
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