Mercredi 24 septembre 2008

La nébuleuse du coeur et de l'âme


Continuons à sillonner la voie tracée dans les éthers, avec une série d’articles sur la politique spatiale européenne et ses implications dans la construction européenne.[1]

Mais avant de me lancer plus avant dans la politique spatiale européenne elle-même, un tour d’horizon mondial s’impose afin de te donner, à toi aimable lecteur, les moyens de comparaison qui s’imposent.

 

Legs de l’histoire de la « conquête spatiale », les Etats-Unis restent largement en tête des politiques spatiales puisqu’ils cumulaient en 2005 plus de 70% du budget mondial avec près de 30 Milliards de dollars par an (dont la moitié pour la NASA). L’Europe, arrivait en seconde position avec seulement 6 Milliards (dont la moitié pour l’Agence Spatiale Européenne – ESA, soit cinq fois moins que l’agence américaine). Le Japon, la Chine et l’Inde arrivaient après, avec des budgets modestes mais en rapide augmentation. Enfin, il faut souligner l’effondrement de la Russie dont l’effort spatial ne repose plus que sur des initiatives privées.

 

Des rapports à l’espace… pour le moins divers[2] :

 


Les Etats-Unis, une « civilisation orbitale » ?

 

Le poids des Etats-Unis dans le budget spatial global ne doit pas tromper : la politique spatiale américaine est en crise depuis les années 1970. Ayant bénéficié d’un engouement populaire aux motivations diverses et d’un soutien politique sans faille durant les années 1960, le (très onéreux) programme spatial américain perd sa légitimité et son sens une fois passé l’alunissage de 1969. A cela une raison très simple : l’alunissage signant une victoire symbolique totale sur l’URSS, la justification politique du programme spatial disparaît. Une raison plus complexe aussi, et tenant plus des mentalités américaines : le soutien populaire tenait en partie du rapport spécial que cette nation entretient avec l’espace, exutoire fantasmé d’une « destinée manifeste » par trop à l’étroit sur terre. Or, la crise d’identité profonde que le pays traverse dans les années 1970 (Vietnam, Watergate) émousse l’idée de la destinée manifeste et par conséquent la popularité de la politique spatiale.

 

Derrière le faste, la réalité : l'un des derniers lancements de la navette...


Le budget de la NASA ne permet donc plus les « folies » des années 1960 et se trouve drastiquement contrôlé par le Sénat. Les missions humaines dans l’espace sont largement désapprouvées au profit de missions automatisées beaucoup moins coûteuses et plus longues. D’autres parts, la NASA est progressivement dessaisie des programmes militaires confiés au Pentagone. Ainsi, l’agence spatiale américaine se voit-elle de plus en plus réduite à des rôles purement scientifiques et administratifs, sous les yeux d’un Sénat et d’une opinion publique intransigeants.

 

Une des conséquences futures de cet état de fait est l’impossibilité dans laquelle seront les Américains d’assurer des vols spatiaux habités entre 2009 et 2014. En effet, la NASA a été sommée d’interrompre les vols de la navette spatiale en 2009 alors que son prochain transporteur, la fusée Arès accompagnée de la capsule Orion, ne sera opérationnel qu’en 2014. Entre temps, les Etats-Unis devront demander aux Russes des lanceurs Soyouz pour pouvoir remplacer leurs équipes de la Station Spatiale Internationale (ISS) : en ces temps de grand froid diplomatique, il en est beaucoup à la NASA pour souligner l’absurdité de la politique spatiale de Washington. Mais la réalité est peut-être plus cruelle : l’Etat se désinterresse des missions habitées et de l’ISS, au point de pouvoir interdire de fait la présence d’Américains dans l’ISS si les Russes refusent de prêter leur lanceur Soyouz…

 

Si l’Etat se désintéresse de la « conquête de l’espace » en elle-même (station spatiale, missions lunaires ou projets martiens), il s’investit en revanche massivement dans le militaire spatial. De l’initiative de Défense stratégique[3] à la défense antimissile mise en place par Bush (le W), les Etats-Unis cherchent de plus en plus clairement à militariser l’espace orbital ou, du moins, à le contrôler afin d’en empêcher l’accès à d’éventuels rivaux.

 


Pour autant, cette volonté ne doit pas elle-même faire illusion : les Etats-Unis n’ont pas, et n’auront pas avant longtemps la capacité technologique de contrôler l’orbite terrestre. Ainsi, la première puissance mondiale est-elle pour l’instant dans la situation contradictoire d’un pays qui investit lourdement dans l’espace sans qu’aucune stratégie claire ne soit adoptée. Et le discours ambitieux de Bush prononcé en janvier 2004 ne doit pas tromper : en promettant l’installation permanente de l’homme sur la lune comme premier pas d’une future expédition vers Mars, il ne fait qu’honorer une tradition de la conquête spatiale américaine quelque peu désuète aujourd’hui[4].

 

Néanmoins (et là, c’est une extrapolation purement personnelle), les tendances actuelles semblent nous amener vers une disparition à long terme de la NASA, dont les activités militaires seront confiées au Pentagone, les activités scientifiques aux instituts de recherche normaux et les activités civiles à des entreprises privées. La NASA conservera peut être un rôle de police spatiale américaine comparable aux autorités portuaires ou au garde-côte. Cette évolution aurait d’ailleurs tout un sens : l’espace proche, puis de plus en plus lointain, se verrait intégré aux activités « normales » (scientifiques, militaires, commerciales) sans qu’aucune distinction ne soit faite avec la Terre, signant l’émergence d’un système politique et économique à l’échelle d’un système solaire colonisé.

 

Mais revenons des vertiges des siècles à venir pour nous intéresser brièvement aux politiques des autres puissances spatiales.

 

 



La Russie, un effondrement tous azimut :

 

Première puissance spatiale dans les années 1950-1960, l’URSS s’est ensuite progressivement désengagée de l’espace au fur et à mesure que se désagrégeait le système communiste. Les années 1970 voient encore quelques sondes soviétiques apporter des connaissances scientifiques à la communauté internationale[5] mais la fin de la guerre froide et les changements politiques apportés par la Perestroika mettent fin au programme spatial soviétique avant même l’effondrement de l’URSS. Depuis, les difficultés ont continué à s’accumuler : la station orbitale Mir, bien que merveilleux accomplissement technologique, est allée de difficulté en difficulté. Le site de lancement soviétique de Baïkonour n’appartient plus à la Russie mais au Kazakhstan (la Russie a néanmoins de grandes facilités dans le cadre de la CEI). Enfin, les lanceurs Soyouz qui faisaient la gloire de l’URSS dans les années 1970 sont eux-mêmes vieillissants quoique très fiables. A tout point de vue, l’effondrement économique des années 1990 a eu de graves conséquences sur le spatial russe. Et la restauration de la grandeur russe entreprise par Vladimir Poutine s’est pour le moment exclusivement axée sur l’armée, et aucunement sur le spatial. En 2005, le budget spatial russe était cinq fois inférieur à celui de la Chine avec seulement 0,4 Milliards de dollars.

 

                                                la mythique fusée Soyouz



La Chine, nouvel acteur du spatial :

 

Nous connaissons la démocratie depuis si longtemps que nous en venons à critiquer ce qui, pourtant, en est une des principales qualités. A savoir le trop plein d’informations qui nous submerge et constitue une esthétique propre, un système autogéré développant de lui-même sa propre puissance médiatique et symbolique, voire même ses propres formes d’art.

 

Nous y sommes à ce point habitués que nous en oublions qu’il existe encore des Etats dans lesquels l’information se distingue par son manque et non par son trop plein.

 

Ainsi, la Chine entra dans le club très fermé des nations à pouvoir envoyer seules un homme dans l’espace en 2005, et ce dans une atmosphère de secret. Un homme dans l’espace en Chine s’appelle un taïkonaute. Le petit côté playmobil de ce nom correspond bien à l’ambiance très kitsh dans laquelle nous renvoyait cet « accomplissement » pour le moins désuet. L’atmosphère de secret ayant entouré ce lancement (qui n’a été divulgué qu’après son succès) ne fait évidemment rien pour arranger l’image d’emblée plutôt dévaluée qu’on pouvait se faire de « l’exploit ». Et c’est bien dommage pour la Chine, comme pour nous. Car cette immense nation vient ainsi d’entrer dans la grande histoire d’une conquête spatiale qu’elle risque fort de bouleverser à coup de volontarisme kafkaïen mais efficace.

 

Tous les conditionnels devaient être utilisés en 2005 puisque les dépenses spatiales chinoises, pas plus que l’avancement des technologies, n’étaient vraiment connues. Néanmoins, les choses évoluent et la Chine tend à faire plus de publicité autour de son programme spatial : en témoigne cette mission qui doit conduire trois hommes dans l’espace, propulsés par le lanceur Longue Marche et la capsule Shenzhou VII. Ces taikonautes pourraient même tenter une sortie extravéhiculaire ce 25 septembre. Le budget chinois en 2008 est évalué à un peu plus de 4 milliards de dollars.

 

 

Enfin, d’autres puissances spatiales émergent comme le Brésil ou l’Inde (lanceurs à vocation militaire notamment). L’avenir dira quel est le rôle réservé à ces nations émergentes…

 

 

Plusieurs traités internationaux existent et réglementent certains aspects des activités spatiales :

 

Le traité le plus important est le Traité sur l’espace extra-atmosphérique. Conclu le 27 janvier 1967, il entre en vigueur le 10 octobre de la même année. Ce traité consacre l’espace extra-atmosphérique (orbite terrestre et principaux corps célestes) comme « patrimoine commun de l’humanité » et y interdit toute activité militaire.

 

Deux autres traités importants existent : l’accord sur le sauvetage dans l’espace (tout pays doit apporter assistance aux astronautes retombés accidentellement sur son territoire) et la convention sur la responsabilité (tout pays est responsable des dégâts provoqués dans un pays tiers ou dans l’espace par un de ses lanceurs ou satellite).

 

Ces traités ont été signés par la majorité des Etats et par toutes les puissances spatiales.

 

Relative faiblesse américaine, effondrement russe, premiers succès chinois et indiens : le paysage du spatial est en pleine recomposition et laisse à l’Europe une chance incomparable à saisir… Après ce tour d’horizon global, je me lancerai dans une approche de la politique spatiale européenne avec des articles sur l’ESA, sur le rôle central de la France dans le programme spatial européen et, bien entendu, dans les implications politiques de ce programme.

 

L'ouragan Ivan vu depuis l'ISS, septembre 2004.


[1] La plupart des données et des analyses sur lesquelles je me baserai dans ces articles sont issues du dossier (très documenté et complet) « L’espace : l’ultime frontière » tiré de Diplomatie n°16, septembre/octobre 2005.

[2] Je ne traite ici que des politiques spatiales des Etats. Aussi l’exploitation commerciale de l’espace à travers le tourisme de luxe, qui devrait connaître une rapide croissance très prochainement, ne fait pas partie du sujet… « En route vers le Cosmos », Ibid.

[3] Le fameux projet « guerre des étoiles » de Reagan qui prévoyait notamment des satellites de surveillance et d’interception munis de lasers. Quelque peu ubuesque au vu des moyens technologiques de l’époque, ce projet  (adapté aux réalités) est finalement ressorti des cartons sous l’impulsion des néoconservateurs après l’arrivée de Bush junior au pouvoir.

[4] Puisque cette conquête spatiale dépendait du contexte de la guerre froide aujourd’hui révolu. Il est peu probable que le prétexte de la rivalité chinoise soit suffisant pour justifier une expédition de plus de 1000 milliards de dollars, et dont les chances de réussite sont assez moyennes. Le plus probable pour une mission martienne est la coopération internationale, du fait même de son coût exorbitant. L’homme ira sur Mars et finira par coloniser le système solaire durant les prochains siècles. Mais chaque chose en son temps…

[5] Notamment grâce aux sondes Venera sur Venus.

Par Lady Ada
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