Battlestar Galactica où l’éternelle chute des nations

Publié le par Lady Ada

Un petit peu de culture aujourd’hui, avec un mot sur ma série télévisée préférée.

Je vous ai prévenu dans l’introduction : dans ce blog, je traiterai de l’Europe par tous les biais possibles. Bien évidemment, la vie politique courante de notre continent en constitue la chair et le sel. Pour autant, il existe aussi des biais culturels qui révèlent à mon sens bien plus d’intelligence et de vérité politique que tous les discours du monde…




Battlestar Galactica
, c’est quoi ?

   Battlestar Galactica(BSG) est une série anglo-américaine créee par Ronald D. Moore et diffusée depuis 2004 sur Sky One et depuis 2005 sur la chaîne de science fiction Sci-Fi. Elle s’inspire largement de la trame d’un premier BSG diffusé à partir de 1978 : les hommes ont développé une civilisation technologiquement avancée et vivent sur douze planètes : les colonies de Kobol. Et voilà qu’en l’espace de quelques heures, ils se retrouvent anéantis par l’attaque des cylons, robots de fabrication extraterrestre dans la version de 1978 et de création humaine mais rebelles dans la nouvelle version (celle qui nous intéresse). Seuls survivent 50 000 personnes réfugiées dans des vaisseaux civils et un vaisseau militaire : le Galactica. Très rapidement, la flotte comprend qu’il n’y a pas grand-chose à faire face à un ennemi devenu bien supérieur et que la seule option est la fuite vers la planète d’une mythique treizième colonie : la Terre.

 Cette série s’organise en une « minisérie » de trois heures qui présente l’attaque et le départ vers la Terre des survivants menés par le commandant du Galactica (William Adama), et Laura Roslin, la toute nouvelle présidente. Elle est suivie de quatre saisons comptant chacune autour de quinze à vingt épisodes de quarante minutes. La quatrième saison débutée cette année devrait s’achever et terminer la série en 2009.

 Au centre "n°6", la principale Cylon de la série. Aux extrémités le commandant Adama et la présidente Roslin. Photographie de promotion pour la quatrième saison.


Pourquoi BSG est une série géniale

 Sur le plan formel, je fus d’emblée conquis par l’excellence du jeu des acteurs (quasiment tous) et par les musiques… à tomber. La qualité des effets spéciaux est tout à fait convenable et la volonté d’ultraréalisme supprime d’emblée tous les aspects insupportables du space opera[1] (pour les jeunes cons blasés que nous sommes), du style armes lasers et flamboiements de feu d’artifice à chaque explosion de vaisseau, boucliers magnétiques et autres bruitages dans l’espace qui faisaient tout le charme du Faucon millenium, mais que depuis, ça passe plus.

 Un autre aspect intéressant est la volonté de noirceur. Les personnages ont tous leurs errements : le commandant Adama est brillant mais commet de graves erreurs, la présidente Roslin est une connassepoliticienne machiavélique, mystique, jamais élue et pourtant férocement attachée à son pouvoir. Les conflits entre les deux menacent de faire exploser la flotte. Du sommet à la base, la série est rythmée par les oppositions, les jalousies, les suspicions aussi (des cylons prennent forme humaine au sein de la flotte).

 Un autre point fort de BSG tient dans la diversité des thématiques abordées : des rapports pouvoir civil/militaire à la question de la liberté en temps de guerre, en passant par le questionnement de la religion et de l’identité personnelle et collective face aux cylons devenus humains, la série se penche sur tous les aspects possibles (avec plus ou moins de brio suivant les épisodes).

 

 Pourquoi je parle de BSG (en dehors du fait que c’est une série géniale) :

         1. BSG et les Etats-Unis

Il est maintenant temps d’en venir au cœur de ce qui, dans la série, intéresse ce blog : à savoir la manière dont cette série s’inscrit dans notre histoire immédiate comme dans l’identité du nouveau monde… et de l’ancien.

 Effectivement, le parallèle entre l’univers de BSG et les Etats-Unis d’Amérique est transparent : treize colonies (avec la mythique Terre) fondées après une série d’exodes, un système politique présidentiel, une religiosité omniprésente dans le système politique et des thématiques bien américaines (avortement, religion, méfiance voire paranoïa des citoyens envers le pouvoir, du politique envers le militaire, des journalistes envers tout le monde…). Jusqu’au genre du space opera inventé dans les années 30 et 40 aux Etats-Unis, et qui n’a jamais été qu’un moyen pour les Américains de projeter les problématiques de leur temps dans un avenir lointain et dans un espace imaginaire aux possibilités illimitées (et pourtant longtemps explorées de manière singulièrement réduites dans le space opera). La diversité des thématiques dans BSG recoupe ainsi les théâtres d’affrontements politiques des Etats-Unis de l’après 11 septembre.

 

Laura Roslin prétant serment dans son vaisseau en perdition, peu après la destruction des Colonies. Quelque part entre Lyndon Johnson et Hillary Clinton... minisérie





 Mais BSG, c’est avant tout la série de la chute. A l’image d’une part importante de la production cinématographique, télévisuelle et littéraire américaine
[2], BSG met en scène l’effondrement symbolique des Etats-Unis. La fréquence de ces productions révèle une obsession bien américaine : celle d’une nation qui se conçoit comme cernée par les périls. Or, le fonctionnement de ces œuvres est toujours à peu près équivalent : l’effondrement suit de peu la perte de valeurs qui constituaient la société. Le triomphe de l’ennemi est moins la preuve de l’existence du Mal que la conséquence d’un échec préalable de la société. Et seul un renouvellement perpétuel des valeurs qui sont à la base de leur système politique peut permettre aux survivants des douze colonies (donc aux Etats-Unis) de remporter la victoire.

  L’obsession de l’effondrement est donc un moyen pour les Etats-Unis de réaffirmer les fondements de leur nation. Ce qui ne peut qu’interroger de ce côté-ci de l’Atlantique. Dans une Europe pacifique et éprise de tranquillité qui semble ne plus se rappeler l’existence de dangers.

 

            2. BSG et l’Europe

L’histoire est bien connue. Après 1945, l’Europe décida de se reconstruire, dans un élan de générosité internationaliste et d’enthousiasme pacifiste. Puisant son énergie dans la honte des crimes commis durant la seconde guerre mondiale, notre continent adopta la CECA, refusa la CED (parce que la guerre, c’est mal) et adopta dans le délire des foules la CEE puis l’Union Européenne. Tout cela nous a permis d’éviter la guerre et de vivre heureux, en ayant beaucoup d’enfants (enfin, de moins en moins quand même…).

 Ce joli conte a de nombreux avantages, même si, comme j'ai commencé à le montrer ici, la véritable construction d’une unité politique de notre continent n’en fait pas partie. Une autre conséquence de la prégnance de ce conte dans les esprits est l’impossibilité dans laquelle se trouve l’Europe de s’envisager comme puissance, qu’elle soit douce (culturelle et commerciale) ou dure (politique et militaire). En toute logique, l’idéologie pacifiste à la base de la construction européenne rend d’autant plus difficile le rapport des pays les plus en pointe dans la construction envers les pays qui n’ont pas rejeté le recours à la force comme moyen d’une politique étrangère. Pays immédiatement renvoyés dans les limbes d’une barbarie de laquelle nous, Européens « qui avons tant appris de l’histoire »[3], sommes sortis par la grâce du Traité de Rome et de ses multiples avatars diplomatico-kafkaiens.

 Ainsi s’expliquent en partie les réactions de rejet envers les diplomaties jugées brutales d’Etats comme les Etats-Unis[4] ou Israël. Rejets qui me donnent de plus en plus l’impression que nous assistons à l’émergence de deux civilisations parallèles. D’un côté de l’Atlantique, l’Ancien Monde vit dans l’impression d’un calme universel et intemporel, paradis postmoderne et ahistorique mis en avant par Robert Kagan[6]. Les quelques soubresauts qui l’agitent, attentats du 11 mars 2004 à Madrid ou du 12 juillet 2006 à Londres, sont vécus comme les signes isolés et insignifiants d’une barbarie à laquelle la meilleure réponse politique à adopter est l’inaction, puisque l’action supposerait une violence symbolique et réelle qui nous mettrait au même rang que les terroristes. D’ailleurs, les Etats-Unis qui tentent de répondre à cette menace et de l’encadrer sont le plus souvent considérés contre toute logique comme les véritables responsables des actes terroristes.

 Ainsi s’explique l’incompréhension dans laquelle nous nous trouvons devant l’accumulation de films ou de séries télévisées américaines mettant en scène l’effondrement symbolique de nations qui cherchent encore à saisir quelle est leur place dans ce monde. Et qui n’ont pas renoncé à l’habiter, quitte à rechercher des Terres mythiques, à voir l’ennemi là où il n’est pas, à commettre des erreurs ou à confier de temps en temps leur destin au hasard.

 
Car la Terre ne nous attendra pas.
Nos vaisseaux sont prêts , à nous de savoir les guider...

(L'affiche ci-dessus fut produite durant la guerre menée par l'armée israelienne contre le Hezbollah entre le 12 juillet et le 14 août 2006. L'argument purement moral sur lequel il s'appuie est représentatif de ce que furent les réactions d'incompréhension en Europe, et tout particulièrement en France, face aux enjeux et aux motivations de la guerre)





[1] Entendons nous bien : je n’ai jamais plus de plaisir qu’en regardant un vieux space op’ délicieusement kitsh, où les vaisseaux d’odieux extraterrestres nazis/communistes explosent dans un flamboiement de gerbes électriques roses-violettes sous l’œil triomphateur du magnifique mâle blond aux yeux bleus tenant dans la puissante musculature de son bras gauche une femme sculpturale et tout juste vêtue d’un soutien-gorge en peau de bête. Mais là n’est pas la question.

[2] Sur le plan littéraire, on retiendra par exemple le tout récent et crucial Journal de nuitdans lequel Jack Womack décrit la décomposition progressive (et sans cause extérieure) de la société américaine vu par une fille de 12 ans.

[3] Citation de mémoire des propos tenus par le ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin aux Nations-Unies en 2003, peu avant l’invasion américaine en Irak.

[4] La Présidence calamiteuse de Georges W. Bush ne doit pas abuser sur le rapport des présidents américains précédents à la force militaire : tous ont un jour eu recours à celle-ci. Les préventions de Jimmy Carter dans les années 1970 ont conduit à de multiples échecs diplomatiques et ont contribué à sa défaite électorale de 1980. Quant aux préventions de Bill Clinton dans les années 1990, elles se sont évanouies à la fin de sa Présidence pour laisser place au bombardement de la Serbie en réponse à l’épuration ethnique menée par cette dernière au Kosovo.
[6] Robert Kagan, La puissance et la faiblesse, Paris, 200 ?. L’essayiste néoconservateur s’y fait le partisan d’une puissance politique et militaire européenne : l’occasion de remarquer que tous les néoconservateurs ne sont pas les partisans cyniques d’une Europe faible. L’occasion aussi de remarquer que les deux côtés de l’Atlantique sont de plus en plus incapables de comprendre leurs développements politiques divergents (le soutien des gauches européennes à la candidature Obama en est un signe supplémentaire).

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Lady Ada 09/09/2008 22:45

"La destruction des Nations est voulue par certains lobbies, notamment celui des multinationales, pour qu'elles puissent mettre leu emprise sur le monde." Voilà bien une vision des choses qui ne m'a jamais convaincue, à part peut être au temps où j'étais un jeune anti-américain-anti-israelien-anti-capitaliste (et encore... à cette époque là, j'étais moi-même pour le démentelement des nations). Le problème est que, AMHA, vous confondez ce qui tient de deux ordres des choses radicalement autres. L'ordre du politique dans lequel les Etats règnent sans partage. L'ordre de l'économique-financier dans lequel règnent les entreprises mais où les Etats jouent un rôle absolument crucial (voir l'exemple actuel des Etats-Unis). Si bien que des multinationales souhaitant la fin des Etats-nations seraient ou bien sous l'emprise de puissances étrangères aux buts politiques et non économiques ou bien suicidaires. Mais je pense que cette vision des choses reflète une chose tristement rèelle dans notre pays : la totale méconnaissance que nous somes des données les plus basiques de l'économie. A tel point que certains croient encore que Sarkozy a une politique économique!! Lady Ada

philippe david 08/09/2008 14:03

La destruction des Nations est voulue par certains lobbies, notamment celui des multinationales, pour qu'elles puissent mettre leu emprise sur le monde.Si tu vas sur mon blog tu verras ma critique du campus de l'ump qui te montrera mon impartialité ;.)

Lady Ada 08/09/2008 11:54

"Pour moi qui suis amateur de science-fiction"Dans mes bras! ;-) La série est, à mon sens, la meilleure qui soit actuellement proposée. Il est possible que Rome se hisse à son niveau par la richesse et la noirceur de son esthétique ou le charisme des personnages, mais BSG est à mon sens au dessus : les personnages sont moins archétypés (ou leur archétype me convainc plus : quoiqu'il en soit, ils sont plus convaincants), les réflexions sont mieux ancrées et moins "plaquées" sur notre réalité. Puis la musique est achement supérieure à tout ce qui se fait ailleurs. Bref, tu peux t'y jetter dessus! (la saison II tout particulièrement)Sur l'Europe et le pacifisme :ta critique est juste, mais selon moi inopérante. L'Europe serait pacifiste et impuissante? Mais l'Europe en tant que communauté est pacifiste et impuissante. Peux-tu me donner les orientations diplomatiques de l'Europe?L'Europe serait diplomate mais désunie? Mais L'Europe est désunie. Et c'est justement cette division qui constitue la grille de
lecture européenne de la Chine ou de la Russie : diviser la France et
l'Allemagne tout en renforçant leur antagonisme "naturel" avec le
Royaume-Uni. Toutes choses que l'on pourrait juger ridicules au vu de
la modestie de ces trois nations, toutes choses logiques au vu de ce
que pourrait être la puissance de ces trois nations uniesQuant à l'aspect "diplomate" de l'Europe, c'est justement son côté idéologiquement ancré que je reproche. En refusant toute mention à la force, l'Europe se prive des moyens de sa diplomatie. L'Europe dissimule ainsi son impuissance sous les oripeaux de la diplomatie.Peux-tu enfin me citer des sociétés européennes non pacifistes? (à l'exception des ex-pays de l'est alignés sur les Etats-Unis)Enfin, je n'ai jamais dit que la politique de Bush était une panacée. La guerre en Géorgie a bien montré l'ampleur de l'affaiblissement des USA suite à cette politique aventureuse.. néanmoins, faire des erreurs, pour une société, signifie tenter de tracer sa voie. Tenter de vivre, d'expérimenter : ainsi vient l'erreur, mais ainsi vient la nouveauté. Sans Bush, pas d'Obama.en Europe, pour nous priver de toute possibilité de faire des erreurs, nous nous sommes privés de la condition politique nécessaire à ces erreurs. Mais, par là-même, nous nous sommes privés de la possibilité d'expérimenter, et de trouver des réponses aux erreurs. Nous avons préféré nous enfermer dans les murailles d'un droit tout puissant et omniscient. Un droit si puissant que la légitimité démocratique elle-même en vient à être mise en doute lorqu'un peuple ose se révolter contre cette création désincarnée.Donc, si, mon lien entre les Etats-Unis et l'Europe est clair ;-)Nous devons développer notre propre voie dans le monde, avec nos particularités qui ne sont pas celles des etats-Unis.Lady Ada

chouka 07/09/2008 19:21

Pour moi qui suis amateur de science-fiction et de géopolitique, cette série à l'air intéressante. Autant l'analyse sur les Etats-Unis est éclairante, autant l'analyse concernant l'Europe me parait un peu plaquée sans trop de liens avec la série. Et cela laisse donc une impression génante. Déjà je pense que tu adoptes une vision de l'Europe assez française : l'Europe serait pacifiste et impuissante, diplomate mais désunie...Ainsi ce pacifisme, que je préfère à un bellicisme  émotionnel de toute façon,  ne caractérise pas toute les sociétés européennes. Pour toute la complexité de la chose, lire par exemple "le pacifisme" de Yves Santamaria.Par ailleurs, tu oublies que des forces de l'UE, de ses pays membres, interviennent dans de nombreux points chauds. Enfin tu sembles sous-entendre que la politique de "guerre contre le terrorisme" couplée avec un climat de patriotisme paranoïaque, serait la voie de la puissance européenne...Je suis sceptique..Maintenant je suis bien d'accord que la paix est un moyen et un idéal, mais que sa limite est la justice. Gandhi disait lui-même : "A la lacheté je préfèrerais la violence."

Lady Ada 06/09/2008 16:51

merci Dante pour ce compre rendu de lecture!L'intérêt de BSG consiste plus encore en son intelligence politique frappante qu'en ses effets spéciaux particulièrement réussis. En cela, on n'est plus du tout dans une série à la Star Trek avec ses gentils personnages consensuels, ses beaux plans de vaisseaux plus ou moins dépourvus de sens et que, bon, à l'exception de l'amateur éclairé de kitcheries spatiales, je vois mal qui pourrait être séduit...Donc, je pense que tu peux être séduit par l'intelligence vive de cette série (même si celle-ci s'exerce dans un sens réaliste sombre qui correspond entièrement à ma vision des choses et beaucoup moins à la tienne ;-)Sinon, tant qu'à être dans les comptes-rendus de lecture, je recommande vivement le livre d'un certain Philippe Mengue, Peuples et Identités, dans lequel il pose la question "qu'est-ce qu'un peuple?" avec en filigrane le questionnement du rapport peuple/politique et émergence d'un peuple européen, tout cela sous les influences de machiavel, Spinoza, Rousseau, Sade et Deleuze...L'essai le plus raffraichissant que j'ai lu depuis longtemps!Lady Ada