Une guerre, le redressement inattendu d’une puissance déchue, une paix tronquée, une construction européenne révélée dans ses véritables mobiles : voilà une actualité chargée pour le premier
mois de ce modeste blog !
Evènements sur lesquels je vais provisoirement tirer le rideau pour deux raisons :
- tout d’abord, je désire traiter de l’Europe par des biais divers, et la seule réaction à l’actualité ne peut me contenter. D’autres parts, je dois pas mal travailler certains aspects théoriques de la question européenne, et une petite prise de distance ne fera pas de mal.
- une contrainte plus triviale ensuite : mon déménagement prochain me contraint à me passer d’internet pendant 15 jours au moins. J’essaierai de poser mon baluchon dans un cybercafé, histoire de poster un ou deux articles que j’ai soigneusement laissés sur le grill, mais ma capacité de réaction à l’actualité sera tout de même bien diminuée.
Donc, et avant de tourner la page, je vais tenter de dresser un bilan court et provisoire de la guerre russo-géorgienne et de ses suites dans une perspective essentiellement européenne.
Avec le modeste recul qui est le notre aujourd’hui, il me semble que l’on peut diviser cet après-guerre (tout ce qui suit le 13 août 2008) en trois phases.
- la première fut l’immédiat après-guerre et le triomphe russe. L’armée russe restait campée à Gori et agissait en armée d’occupation sur une partie du territoire géorgien, profitant de sa position de force pour détruire les capacités militaires et stratégiques géorgiennes (notamment le port de Poti et les voies de communication entre l’ouest du pays et la capitale Tbilissi). Les propos pacificateurs du président Medvedev étaient en contradiction avec la réalité du terrain. Deux interprétations de cette contradiction existent : la première faisant part d’un conflit au Kremlin entre une aile « libérale » prônant le statu quo autour de Medvedev et une aile « dure » prônant la prise de Tbilissi et le renversement du régime géorgien, autour de Poutine. La seconde interprétation (majoritairement admise) est que l’apparente contradiction russe est un signe de mépris clairement envoyé à l’occident. Désormais, la Russie est seule juge de ce qui doit advenir de ses pays voisins et « ne joue plus selon les règles occidentales »
[1].
- la seconde phase s’est ouverte le 18 août avec le début du retrait russe et la reprise de contrôle partielle de son territoire par l’armée géorgienne. L’attitude de la Russie est néanmoins restée vindicative et son soutien aux régions séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie est total. C’est d’ailleurs à la demande des dirigeants de ces deux régions que les deux chambres du Parlement russe votent l’une après l’autre une motion de soutien à l’indépendance, le 25 août. Dans la foulée, le président Medvedev suit l’avis de l’Assemblée et reconnaît cette indépendance le 26 août 2008. La boucle est bouclée : il ne reste plus désormais pour la Russie qu’à intégrer les deux républiques au sein de la Fédération.
Scènes de joie en Ossétie du Sud après la
reconnaissance par la Russie de son indépendance.
- c’est alors que s’ouvre la troisième phase beaucoup plus longue durant laquelle va se mettre en place la réaction des pays
occidentaux face à ce qui constitue un affront militaire et diplomatique complet, dont l’ampleur est sans égale depuis la fin de la Guerre Froide. Je n’émets pas là un jugement moral, mais une
simple constatation. Enfin, je doute fort que les Russes profitent à long terme de leur action mais il faut l’avouer : à court terme, l’image de puissance restaurée qu’ils donnent est tout
aussi impressionnante que disproportionnée[2].
Et, justement, cette disproportion a quelque chose d’intéressant, car elle est avant tout le fruit d’une vision européenne des choses. Un fait très intéressant est survenu le 27 août 2008 : la Chine et les autres Etats de l’Organisation de Coopération de Shanghai[3] ont refusé de manière catégorique la reconnaissance des indépendances abkhaze et ossète. Preuve s’il en est que l’isolement diplomatique de la Russie sur la question géorgienne est loin d’être limitée aux pays occidentaux. Preuve aussi que l’impression donnée par le regain de puissance russe durant ce conflit a bien moins agi sur le reste du monde que sur l’Europe…
Ce qui est tout à fait logique de la part
d’un continent dont j’ai déjà largement prouvé qu’il
était dans
l’incapacité de penser le monde en termes de rapport de force. Ainsi, là où les Chinois et (malgré leurs gesticulations) les Américains[4] voient avant tout la réaffirmation d’une
puissance dans le concert des nations, un mouvement de plus dans la grande symphonie d’un monde qui ne cesse d’évoluer (en bien comme en mal), les Européens semblent quant à eux incapables de
penser cet évènement autrement que de manière morale.
Etats membres (en vert) et observateurs (orange) de l'Organistion de coopération de Shanghai.
Il n’importe moins en Europe de comprendre le monde né le 8 août que de savoir s’il est bien ou mal
qu’il soit né.
Bien entendu, aucun Etat ne se fonde sans normes morale, sans valeurs sur lesquelles s’appuyer, comme je l’ai évoqué dans mon précédent article. Il est donc important qu’un Etat fasse part de son jugement moral quant à une situation politique.
Néanmoins, la morale à elle seule ne fait pas politique. Si un Etat ne soumet pas ses normes morales aux rapports de force politiques, il se condamnera à parler dans le vide de normes morales éthérées dont le monde entier se moquera.
Ainsi, lorsque Kouchner déclare : «Nous essayons d'élaborer un texte fort, signifiant notre volonté de ne pas accepter [la situation en Géorgie]»[5], il se place sur le terrain moral (nous n’acceptons pas la situation, donc elle représente un mal pour nous) tout en essayant de lui donne un poids politique (le « texte fort »).
Tout ceci pourrait être louable si nous nous entendions sur la signification exacte de l’expression : « ne pas accepter la situation » :
- cette expression pourrait signifier : nous entendons mettre en œuvre le nécessaire afin que cette situation devienne inacceptable pour la Russie. En clair, il s’agit de menacer la Russie et de l’intimider afin quelle « libère » la Géorgie : nos objectifs moraux correspondent ainsi à la réalité politique.
- mais cette expression peut aussi avoir une autre signification : Kouchner ne pense ici qu’en fonction de la situation
telle qu’elle devrait être à ses yeux : il plaque son idéal sur une réalité qu’il ne peut influencer, puisque l’Europe refuse toute idée de rapport de force. En clair, Kouchner accuse la
Russie de n’avoir pas respecté l’idéal qu’il se faisait d’elle ! N’est-ce pas émouvant ? Le ministre des affaires étrangères russe ne s’y est pas trompé, qui a eu vite fait de
ridiculiser le nôtre…
Dmitri Medvedev et ses ministres au moment de la reconnaissance de l'indépendance ossète. De
toute évidence, la terreur face aux propos de Kouchner se lit sur leurs visages.
Et il n’est pas bien difficile de voir quelle sera l’attitude européenne dans les mois à venir :
Après une déclaration de principe dans laquelle nous condamnerons l’usage de la force en général et celui de la Russie en particulier
[6], nous prendrons des mesures de rétorsion qui auront le double désavantage d’être purement symboliques. Désavantage car cela nuira à nos rapports avec une Russie qui n’appréciera évidemment pas que l’on juge son action. Désavantage aussi car cela nuira à nos rapports avec la Russie en vain. Qu’est-il besoin de condamnation morale si celle-ci n’est suivie d’aucune mesure mettant effectivement en difficulté le pays condamné, afin de lui faire connaître le prix de notre ire ?
Encore une fois, l’intervention européenne apparaîtra comme vaine et vindicative. L’image de l’UE sortira une fois de plus dégradée et ridiculisée.
Au bout de quelques temps de froid
diplomatique, le froid météorologique reprendra ses droits et bon nombre de dirigeants européens jugeront que l’UE a fait tout son possible pour « ramener la Russie à la raison ». L’UE
profitera donc du fait que la Russie a répondu aux attentes européennes sur un ou deux points purement symboliques (ou non, mais on fera comme si), et Nicolas Sarkozy pourra alors se lancer dans
un discours rempli d’émotion à l’occasion d’un voyage à Moscou, discours durant lequel il mettra en avant le fait que la Russie à vocation à devenir un grand « partenaire » (je
m’imagine Louis XIV parlant de « partenaire » à propos de l’Autriche). Nous pourrons alors normaliser nos relations avec la Russie non sans rabrouer des Pays Baltes outrés et terrorisés
par cette capitulation européenne, leur rappelant sans doute leur « incorrection » en tant que pays membres de l’UE comme le fit si gracieusement Chirac dans le passé. Tout ceci au prix
modique d’une petite déformation de la réalité dont j’ai déjà montré les mécanismes, et qui suffira à dissimuler le retournement de veste européen sous le noble masque de la vertu.
Voilà tout ce que je pouvais dire sur ce conflit russo-géorgien. Cette grande page va donc se fermer provisoirement en ce qui me concerne, sur ce constat pessimiste. Bien entendu, je continuerai
à suivre et à commenter les développements de l’affaire, mais au sein d’articles plus isolés et moins systématiques que ceux de ce mois d’août.
Vous devez aussi vous dire, chers lecteurs, que ma vision de l’Europe est bien
négative pour qui prétend militer en faveur d’une unification politique de notre continent !
Je vous répondrai que, justement, c’est à mes yeux cette absence d’unité et les paravents kafkaïens qui nous dissimulent ce vide politique qui donnent à l’Europe actuelle son aspect de continent sans estomac et sans parole.
C’est pourquoi je me suis lancé dans l’écriture de ce blog. En entrant dans la chair et le cœur des vrais mensonges politiques et des faux mythes fondateurs pour en extraire ce qu’il peut y avoir
de salvateur et de durable pour notre continent.
Et en espérant vous apporter de la matière, des connaissances, voire des convictions,
Lady Ada
[1] La thèse du « conflit » au Kremlin est portée par Pavel Felgengauer, l'analyste moscovite des questions de défense, dans l’article « Cette opération a été planifiée de longue date », le Figaro, 18/08/08. La thèse du mépris russe est portée par Maria Lipman (de qui est la citation), experte des relations internationales au centre Carnegie de Moscou, citée par Marie Jégo dans l’article « La Russie fait cavalier seul selon ses propres règles », Le Monde, 25/08/08
[2] Un exemple de cette disproportion entre image et réalité en est donné par la réaction des marchés russes durant le conflit, qui s’est avérée catastrophique puisque « Au plus fort du conflit […], les réserves en or et devises de la Banque centrale ont fondu de 16,4 milliards de dollars (11,1 milliards d'euros), soit 2,7 %, passant de 597,5 à 581,1 milliards de dollars. », Marie Jégo, « Les marchés sanctionnent la guerre russe en Géorgie », Le Monde, 23/08/08.
[3] Fondée en 2001, cette organisation régionale regroupe plusieurs des principaux pays asiatiques (dont la Russie et la Chine). Les mobiles de sa fondation sont notamment la volonté de constituer une sphère d’influence autonome de celle des Etats-Unis.
[4] Washington juge des sanctions « prématurées ». Le Figaro, 28/08/08.
[5] Ibid.
[6] L’usage de la force en général, sans faire aucunement mention de la situation sur le terrain ou des données de ce conflit en particulier. Il s’agira d’une condamnation morale, et non politique.
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