C’est une forme d’expression étrange qu’un blog. A peine plus de trois semaines que j’ai
débuté, et me voilà déjà à réaliser un article sous forme de droit de réponse. C’est une possibilité offerte par le blog, et que je trouve par trop inexploitée, ce qui est éminemment regrettable
pour une forme d’expression dont le principal avantage est la facilité de dialogue et l’interactivité. Une manière, d’ailleurs, d’inciter à la réaction les personnes encore peu nombreuses à
parcourir ces modestes lignes…
Voici l’objet du crime, qui me pousse à faire cet article. Il est signé de Dante :
"L'OTAN a avoué qu'elle n'avait pas arrêté de choix car les orientations inspirées de principes et de valeurs pourtant fondamentale (la paix, la démocratie...) sont
reléguées au placard pour la préservation d'intérêts. C'est exactement ce qui caractérise le projet européen : un glissement d'une communauté de valeurs à une communauté
d'intérêts." (extrait d'un commentaire à l'article "Nouveau siècle, même Europe")
Je suis en désaccord avec Dante là-dessus, et je vais essayer d'expliquer clairement pourquoi (l’idéal inaccessible… ;-)
Illustration : Richard Gall, Kafka
Tout d’abord, l’opposition entre valeurs et intérêts :
Elle me parait sans fondement. Et elle est la plupart du temps instrumentalisée dans le cadre d’enjeux politiques précis.
Je prends l’exemple de la guerre d’invasion anglo-américaine en Irak de mars-avril 2003 :
Le principal argument des opposants à la guerre d’Irak de 2003 était que les Américains faisaient cette guerre pour acquérir le pétrole irakien. Argument de l’intérêt opposé à la valeur : les Américains vont amener la mort (valeur) pour gagner de l’argent (intérêt). Le principal argument des pro-guerre était en revanche que la préservation de la dictature de Saddam Hussein était insoutenable alors qu’un président américain proposait d’en débarrasser le monde. Ceux qui étaient contre cette guerre avaient forcément des intérêts (Chirac baigné par le pétrole irakien) qui les forçaient à « soutenir » le régime irakien. Cette fois aussi, c’est l’argument de l’intérêt opposé à la valeur : les Américains font la guerre pour la liberté (valeur), les Français s’y opposent pour se réserver le pétrole irakien (intérêt). D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, l’opposition symétrique intérêt/valeur permettait de discréditer un adversaire accusé d’avilir ses valeurs dans un intérêt vulgaire.
L’un des rares à préserver son sang-froid dans cette triste affaire (triste pour tout le monde, à part peut être les islamistes) fut Tzvetan Todorov qui prouva avec flegme et efficacité que les motivations des acteurs de cette guerre étaient idéologiques. L’enjeu pétrolier n’était ici qu’une toile de fond relativement accessoire quoique nécessaire : en clair, les néoconservateurs ont lancé la guerre parce qu’ils croyaient en des valeurs (le terme « valeur » pris en son sens le plus strict : les nazis avaient des valeurs qui n’étaient pas les nôtres) tout en sachant qu’ils avaient d’autant plus de chance de la lancer que l’Irak était un pays pétrolier dans lequel les intérêts américains étaient très forts. Sans intérêt, pas de lutte pour les valeurs. Mais sans valeurs, pas de lutte pour les intérêts.
Je ne reviendrai pas sur le coût réel (exorbitant) de la guerre pour les Etats-Unis, sans même parler du coup porté à l’mage de la puissance américaine dont la guerre russe en Géorgie est certainement l’une des lointaines conséquences.
Cela étant dit, l’opposition entre valeurs et intérêts me parait encore plus fausse en ce qui concerne l’UE :
Pays européens membres de l'OTAN au 1er janvier
2008
Le problème de l'UE est précisément qu'elle est une entité non politique, incapable donc de faire les choix qui imposeraient l’existence de valeurs. De même, son absence de vision politique du
reste du monde la conduit à adopter un rapport de partenariat/concurrence avec les pays étrangers, schéma bien plus proche de celui des grandes
entreprises que des Etats. La notion d’intérêt stratégique, corollaire de la volonté de défendre un territoire et une population, est donc une absurdité aux yeux des serviteurs d’une UE qui
entend justement bâtir un nouveau cadre international apolitisé et déterritorialisé.
Aussi, la dichotomie valeurs/intérêts s’applique encore moins pour l’Europe que pour les autres pays.
Je rappellerai d’ailleurs que l’UE reste de très loin le plus gros contributeur mondial d'aide au développement et le plus
gros financeur de l'ONU et de tous les organismes internationaux possibles et imaginables (l’idée même de l’organisme international allant dans le sens de la philosophie des Pères Fondateurs de
l’UE). En revanche, les grands projets au service d’intérêts stratégiques européens que furent Airbus ou le programme spatial Ariane se sont faits en
dehors de l’UE puisqu’ils sont le résultat d’accords internationaux entre Etats européens (la France en tout premier lieu).
L’échec ou les retards à répétition des projets Galileo, concurrent du GPS, ou Nabucco (gazoduc qui permettrait d'alimenter l'Europe en gaz à partir des gisements de la Caspienne, et en contournant la frontière russe) prouvent l'incapacité de l'Europe à défendre ses intérêts... Alors ses valeurs !
L'OTAN est un cas différent. D'après la Charte Atlantique, elle est censée défendre les valeurs "occidentales" de la
démocratie et des libertés fondamentales (dans le principe hein... après, on peut toujours rentrer dans le débat "oui mais l'Espagne de Franco" ou "oui mais la Grèce des
colonels", débat qui n'est pas l'objet de cet article et qui est d'ailleurs obsolète de nos jours). Elle les défend sous l'angle le plus clair qui soit : l'angle militaire. En tant que
tel, l'OTAN est une Institution politique au sens fort du terme. Son incapacité est donc conjoncturelle (impuissance américaine surtout), et non structurelle. C'est à cause de
cette incapacité et de la complexité des relations avec la Russie que l'OTAN n'est pas intervenue. Enfin, je ne pense pas que l'OTAN ait préservé ses intérêts en ne venant pas en aide à une
démocratie menacée (il faudrait différencier intérêts à court et long terme et défense des valeurs à court et long terme)...
A la différence de l'OTAN, l'UE est dans l'incapacité permanente d'agir politiquement
envers la Russie.
La notion d’intérêt bien compris, où pourquoi j’ai parlé d’une
capitulation de l’Europe :
En Europe, en revanche, cela prend un aspect beaucoup plus kafkaien.
Effectivement, comme le sait le Kremlin, la construction européenne n'a jamais supprimé les rivalités nationales et les enjeux de puissance intra européens (sur ce point, le FSB est plus avancé que nos politiques, ce qui a tout de même quelque chose d'assez savoureux). Ainsi, l'UE qui n'a pas de politique étrangère propre peut devenir le paravent officiel de prises de positions politiques « honteuses ».
L’UE incapable de défendre des intérêts devient ainsi le porte drapeau d’une volonté majoritaire des Etats-nation (l’apaisement en ce qui concerne la Russie, et à l’exception des ex-pays de l’est) qui défendent leur intérêt de manière d’autant plus hypocrite qu’ils sont masqués.
Et c’est précisément ici qu’entre en jeu
l’UE.
L’UE dans le conflit, où l’Europe version
Kafka (et, bon, là, je cesse de répondre à Dante pour entrer dans la quatrième dimension) :
Justifier l’abandon en rase campagne de la démocratie géorgienne au nom d’une incapacité politique et
militaire provisoire (à l’exemple des Etats-Unis) est une chose. Réussir à faire croire que cet abandon est un gage de paix et de stabilité auréolé d’une brillante réussite diplomatique est tout
de même un comble pour qui ne comprend pas les arcanes du fonctionnement de l’UE[1].
C’est pourtant logique de la part d’une Institution qui dissimule les rivalités nationales européennes sous sa chape normative. Cette même chape normative qui proclame la paix, l’unité dans la diversité, la fin de la nation, la prééminence du droit sur le politique comme autant de réalités alors même que ce ne sont là que mots vides de sens.
Cette proclamation qui, en tant que pur idéal, ne peut aller de pair qu’avec la déformation d’un réel mis au service de la nouvelle réalité « alternative » montée de toute pièce par quelques dictateurs de la norme. Sorte d’« orwelisme » du pauvre, cette recomposition de la réalité s’accompagne de la propagation d’une novlangue européenne dans laquelle l’abandon d’un pays allié est transformé en brillante réussite diplomatique. Daladier n’aurait osé en rêver.
Cette novlangue politique européenne a pour l’instant à son actif quelques « réussites », notamment dans les grandes oppositions qu’elle met en place :
- diplomatie/guerre
- valeurs/intérêts
- droit/rapport de force
Oppositions parfaitement artificielles, mais qui ont l’avantage de conforter la discours de la soit-disant construction européenne de la même manière que les grands contes de fée que j’ai déjà pu dénoncer dans un article précédent.
Cela n’aurait pas tant d’importance, et serait même bien ridicule en fait si le discours normatif européen n’avait pas infiltré si profondément les strates politiques de nos nations, et en tout premier lieu la notre.
Je pense, et plus encore depuis que j’ai vu à l’œuvre le fonctionnement de l’UE dans le conflit russi-géorgien, je pense donc que la construction européenne et le discours dont elle s’accompagne représentent un danger crucial pour la pérennité de l’Europe. En fait, j’en viens même à considérer que la fin du processus et le retour à des Etats-nations parfaitement indépendants serait moins délétère encore (quoique parfaitement ridicule au vu des potentialités offertes par une véritable fédération européenne) que la continuation d’un processus aussi insensé.
Lady Ada
[1] Alors qu’une UE qui prétendrait clairement : « je prends position pour les Russes parce que : les Géorgiens ont des petites bites/les Géorgiens mangent les enfants/j'ai toujours ri aux blagues de Poutine (rayez la mention inutile) » affirmerait de manière claire « je prends position pour le plus puissant puisque j'ai plus d'intérêts à m'en faire un allié qu'à défendre mes valeurs dans l’immédiat ». Cela serait choquant sur un plan moral, mais justifié sur un plan politique.
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