Dimanche 3 août 2008

La paix.
Evoquée en 1919, après le terrible carnage de la Première Guerre Mondiale.

Se fissurant dans les années 30, elle sombre à partir de 1939 dans l'océan glacé des « promesses » de l'Allemagne nazie.

La période qui s'étend de 1914 à 1945, et qui ne constitue in fine qu'une seule et même grande guerre civile européenne, explique largement l'importance du mot « paix » en 1945.
[1] C’est ainsi que les volontés d’une construction européenne ré-émergent en 1945 sur la base de l’idée d’une paix perpétuelle, devenue bien plus forte à l’échelle européenne qu’en 1919. Et c’est ainsi qu’émergea la construction européenne qui vint à bout de la guerre sur le sol européen. Du moins, tel est le conte de fée dans lequel tous les médias, les politiques[2] ou les manuels d’histoire en France semblent heureux de nous bercer depuis.

 


affiche pour la campagne en faveur du Traité de Maastricht (1992). Associer guerre et vote "non" : un acte de courage et de discernement politique.


Or, un petit recadrage historique s’impose :

 

L’Europe en 1945 est toute entière un champ de ruines. Il ne reste plus d’autres armées que celles des vainqueurs américain et soviétique. D’ailleurs, il n’y a plus de système politique constitué pour diriger d’éventuelles armées dans les années qui suivent la guerre.

 

Les gouvernements d’union nationale des pays de l’est de l’Europe sont un à un renversés par les partis communistes entre 1945 et 1948. L’Europe de l’est dans son ensemble glisse du côté soviétique[3] : l’URSS y garantie donc la paix par la terreur. L’Europe de l’ouest, elle, est constituée de démocraties libérales (France, Royaume-Uni, RFA à partir de 1949) ou de dictatures à la puissance insignifiante (Espagne, Portugal). Les Etats-Unis y garantissent la reconstruction économique et culturelle par des financements massifs, et la reconstruction politique de l’Allemagne de l’ouest par l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants antinazis. Dès 1948, les tensions croissantes entre URSS et Etats-Unis conduisent à la guerre froide : les deux superpuissances savent qu’elles ne peuvent s’affronter directement et « préparent » donc des terrains d’affrontement indirect.

 

Or, l’URSS en 1949 se dote de la puissance nucléaire. Les Etats-Unis garantissant de leur « parapluie nucléaire » les pays de l’ouest européen, l’URSS en fait de même pour les pays de l’est. Si bien que l’attaque d’un seul pays de l’est ou de l’URSS contre un seul pays de l’ouest conduirait à la guerre nucléaire par riposte immédiate et massive des Etats-Unis contre l’ensemble du bloc communiste. La conséquence politique de cet état de fait militaire est évidente : à partir de 1949, toute guerre sur le territoire européen est rendue impossible par ce qui est déjà nommé l’équilibre de la terreur.

 

« L’Europe de la paix » est donc fille de la bombe nucléaire et de l’Alliance atlantique, et non de la construction européenne. Cette dernière n’étant que la conséquence de la paix, elle n’est en aucun cas sa cause.

 

 

 

Dès lors se pose une question : pourquoi nous infliger cette version lénifiante et mensongère de l’histoire de la construction européenne mère de la paix ?

 
L'Europe dans l'histoire, l'Europe hors l'histoire


Pour deux raisons, l’une et l’autre ayant leur justification mais toutes deux à l’origine des blocages que nous connaissons depuis.


- la première raison tient dans la volonté des acteurs européens de l’époque de se réapproprier leur destin collectif. Le poids de la « république impériale »
[4] à l’ouest et du « grand frère soviétique »  à l’est, ainsi que la dépendance dans laquelle l’Europe de l’ouest se trouve vis-à-vis des troupes de l’OTAN rend difficile l’identification des Européens à l’Europe. Il est donc important au début des années 1950 de redonner une identité collective à une Europe réduite à son expression géographique, puisque l’économie (plan Marshall), la politique (affaire de Suez) et la culture (…) sont sous dépendance américaine.

 

- la seconde raison est une conséquence directe de la première. L’Europe n’est pas unifiée politiquement, et elle est sous dépendance. En deux mots, elle est dispersée et faible. Dès lors existent deux possibilités pour quiconque ne se satisfait pas de la situation : impulser l’unification et l’émergence d’une Europe-puissance ou faire ce qui a été fait par les « Pères Fondateurs ». Les deux options n’ont évidemment pas la même ambition, ni les mêmes conséquences. Mais surtout, elles ne se placent absolument pas dans le même champs d’action.

 

En encourageant la fondation d’une Europe puissance, on se place dans le champs des rapports de force politiques, économiques, culturels… c'est-à-dire dans l’histoire. En encourageant l’émergence d’une unité européenne par le commerce et par le seul droit, on encourage tout au contraire le règne du consensus par le droit et la négation des rapports de force politiques qui, seuls, offrent la possibilité d’une unité politique.

 

L'Europe hors l'histoire : une déformation de la logique du Droit :

Historiquement, le droit est l’attribut des grandes puissances politiques qui cherchaient à civiliser et officialiser leur domination par la loi (selon la formule de Mirabeau, « on peut conquérir le trône par les baïonnettes, mais on ne peut pas s’y asseoir dessus ») : ce fut notamment le cas des Romains, certainement les plus grands génies politiques de l’histoire. Mais le droit peut aussi être invoqué par les dominés afin justement de rééquilibrer par la force du droit ce que le strict rapport de force armé ne leur permet pas de conquérir. C’est la raison pour laquelle les faibles Etats-Unis du XIXe siècle invoquaient sans cesse le droit international face aux puissances coloniales d’une Europe sûre de sa force armée, donc de son bon droit. Kagan fonde sa thèse sur cette réalité des rapports entre puissant et faible et pense donc que l’appel au multilatéralisme et au droit international de l’Europe actuelle n’est que la conséquence de sa faiblesse politique et militaire. Ce qui est en partie vrai, mais pas seulement.

 

En tant que tel, le droit n’a de sens que s’il est la juste consécration d’un rapport de force clairement établi au sein de la société (pour le droit national) ou entre Etats (pour le droit international). La juste mesure du droit est celle qui permet de le rendre aussi proche que possible de la réalité des rapports de force ou, du moins, de la volonté des acteurs dont les rapports seront régis par ce droit commun. Pour autant, il existe une réalité de l’usage du droit bien différente : celle qui consiste non pas à fonder le droit sur la reconnaissance des rapports de force, mais sur leur négation.

 

L'Europe après le Traité de Vienne (1815) : l'équilibre entre puissances savamment reconnu par les négociateurs a contribué à façonner le long siècle pacifique qui s'est étendu de 1815 à 1914. Ce sont justement les nationalismes, non-reconnus dans l'édification de l'ordre international de l'après Vienne, qui ont condamné cet ordre à l'échec.


Cela peut sembler impossible à priori : lorsqu’il s’agit de droit national, le législateur doit rendre des comptes au peuple et ne peut donc pas légiférer contre une réalité qui le rappellerait à l’ordre lors des élections. Dans le droit international, la puissance dominante veut garantir la position de force que lui donne sa supériorité militaire/économique/politique.

 

Pour autant, c’est sans considérer la principale motivation à la base de la construction européenne : le désir de paix de l’Europe après 1945. Ce désir de paix aurait pu être contrarié par le développement de la guerre froide et la remilitarisation qu’elle imposait. Mais c’était sans prendre en compte le fait que ce sont les Etats-Unis, à travers l’OTAN, qui assuraient désormais la défense de l’Europe[5]. Les Pères fondateurs pouvaient donc librement imaginer une construction européenne « libérée » des contraintes militaires et diplomatiques. Libérée, donc, de la contrainte de l’Etat. Libérée, aussi, de la contrainte du réel.

 

Les deux conditions de l'Europe hors l'histoire :


Bien entendu, l’une des conditions pour assurer le succès de la vision pacifiste mais faussée du monde imposée par les idéalistes Pères Fondateurs fut-elle la haine distillée de la guerre pour elle-même. Le plus grand mythe fondateur de la construction européenne naquit ainsi : la mal, c'est la guerre donc l'Europe, c'est la paix. Peu importent les guerres multiples et terriblement meurtrières qui dévastaient l'Europe depuis le Xeme siècle, n’empêchant aucunement le développement politique, économique, et l’incroyable floraison artistique de notre continent. Foin de tous ces Bonaparte, ces Turenne, ces Wallenstein. Foin de ces châteaux forts et ces forteresses de Vauban. D’ailleurs, tout un chacun sait que Louis XIV n’a fortifié nos frontières que pour voir son œuvre classée à l’UNESCO. Bref : tout à coup, nous apprenions que l’Europe, la véritable Europe, c’était la paix. Point.

 

A personne ne vint l’idée que les idéologies dévoyées et non la guerre étaient à l’origine des malheurs contemporains de l’Europe, puisque la guerre ne trouve pas sa justification en elle-même mais dans les nationalismes dévoyés pour la Première Guerre Mondiale et dans le nazisme pour la Seconde[6].

 

                                                                                    L'Europe, c'est la paix.


La seconde condition qui permit d’assurer le succès de la vision pacifiste de l’Europe fut la manière même dont fut conçue la construction européenne. Dépourvue du besoin d’Etat ou d’armée, les Pères fondateurs purent imposer une vision de l’Europe idéaliste dans laquelle le droit comme négation du réel devint la norme, en même temps que la seule finalité politique.

En clair, on supprima la possibilité d’une Europe politique en promouvant une Europe dans laquelle le droit s’érige en finalité. L’Europe tant vantée des Pères fondateurs conduit donc tout naturellement à l’émergence d’un espace apolitique, hors du temps et hors du monde : une Europe hors-sol que Robert Kagan[7] désigne comme « Europe postmoderne »[8]. En clair, pour supprimer la guerre, nous avons supprimé la condition de la guerre. A savoir la politique.

 

Pour une Europe dans son temps :

Nicolas Sarkozy, dans son "discours de dakar", accusait les Africains de n'être point encore entrés dans l'histoire. Quelle ironie alors même que c'est l'Europe qui a volontairement choisi de sortir de l'histoire depuis 1945. Il est donc plus que temps pour nous de cesser s'anoner "l'Europe, l'Europe" (que ce soit pour la défendre ou l'accuser) à chaque évènement. De cesser d'en appeler à "l'Europe sociale", à "l'Europe de la défense" alors même que la condition de tout cela est l'existence d'une Europe politique. Et alors que c'est la construction européenne elle-même qui détruit les bases d'un possible retour du politique en Europe.

Il est donc plus que temps d'en appeler au retour de l'Europe dans le grand champs de l'histoire, et de regagner enfin le grand territoire des batailles politiques fui depuis si longtemps.

Bref, il est temps d'en appeler au retour du politique, dans le cadre d'une Fédération européenne!


Lady Ada


 

 

 



[1] Mot dont l’importance ne peut être exagérée non plus : la France se lance en 1945 dans 18 ans de guerres coloniales…

[2] Ainsi dans un discours fameux prononcé à Louvain en février 1996, l'ancien chancelier Helmut Kohl menaçait: "l'Union européenne est une question de guerre et de paix".

[3] La Tchécoslovaquie est le dernier pays à être intégré par la force dans le bloc de l’est en mars 1948.

[4] Le terme est de Raymond Aron

[5] « Les Etats-Unis, puissance européenne » selon la terminologie de Jean-Sylvestre Mongrenier. « L’Europe et le bouclier antimissile américain : impolitique et désillusions du projet européen », Herodote n°128.

[6] Attention : je ne suis ni militariste ni belliciste ! La guerre est une invention parmi les plus atroces et le monde se portera bien mieux le jour où cette modalité de la politique sera éteinte (bien que je doute fort qu’elle le soit un jour). Il ne faut cependant jamais oublier les causes derrière les actes : à condamner la guerre en bloc, nous condamnons la France et l’Angleterre de 1939 au même titre que l’Allemagne de la même époque.

[7] La puissance et la faiblesse, Plon Omnibus, 2003.

[8] Il est évident, à mon sens, qu’aucun des processus politiques en cours dans l’UE (à part peut être dans les pays les plus eurosceptiques) ne peut s’expliquer indépendamment de ce fait.

Par Lady Ada
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